« Chrétien, qu’est-ce qui change dans ma vie ? »

Publié le par Père Maurice Fourmond

Catéchuménat 9 avril 2016

« Chrétien, qu’est-ce qui change dans ma vie ? »

 

La rencontre du Dieu de Jésus Christ, la relation aimante avec lui, la rencontre de Jésus bouleverse notre vie. Cette rencontre apporte une lumière, une espérance, une force qui nous change. Nous avons déjà fait l’expérience de ce changement par cette lumière, cette joie intérieure que nous a apporté la découverte de Jésus et de sa présence dans notre vie.

Notre journée voudrait réfléchir sur les changements de comportements qu’implique notre rencontre avec le Christ Jésus. Quand nous parlons de comportements, nous parlons des attitudes que nous adoptions dans les divers événements de notre vie, vie familiale, sociale, personnelle.

Les comportements dans les diverses situations de notre vie relèvent de ce qu’on appelle communément la morale. Mais que mettons-nous derrière ce mot « morale » ? Spontanément, nous référons ce mot au jugement sur le bien et le mal. La morale serait donc les règles qui définissent le bien et le mal dans les divers comportements humains. Mais la question rebondit : qu’est-ce que le bien et le mal, qui peut définir pour moi ce qui est bien et ce qui est mal ?

La nécessité d’un comportement moral est née en particulier, pour une personne humaine, du fait qu’elle devient autonome, ce qui veut dire qu’il n’y a de réflexion sur le bien et le mal que pour une personne autonome c’est-à-dire possédant un minimum de liberté et de pouvoir de décision autonome.

Pour une personne humaine, il semble bien que le bien et le mal se définissent par rapport précisément à ce qui est humain, à ce qui définit notre véritable humanité dans toutes ses composantes.

Ainsi, on pourrait dire que le bien c’est ce qui construit ma véritable humanité dans les différents domaines de l’humain et le mal ce qui la détruit ou l’abîme. Il convient donc de s’interroger sur la véritable humanité et sur ce qui peut la construire ou la détruire. Qui va définir ce qu’est une véritable humanité, ce qui est véritablement humain ? Est-ce ce qui est inscrit dans ce qu’on appelle la nature humaine, est-ce le fruit de l’éducation, est-ce la société à laquelle j’appartiens, est-ce à partir d’une révélation divine, est-ce le « bon sens » ?

On peut penser qu’il y a des règles inscrites dans la nature humaine en ce sens que les exigences de survie, de reproduction, d’un vivre ensemble imposent des règles « naturelles », sans lesquelles l’homme risque de disparaître. Cela étant, puisque nous avons tous une nature humaine, ces règles devraient être perçues par toute personne humaine et avoir ainsi une portée universelle. Or l’histoire nous montre que ces règles inscrites dans la nature humaine ne sont pas d’une évidence telles qu’immédiatement toute personne humaine, à quelque culture ou époque qu’elle appartienne, en aurait une connaissance immédiate et évidente. Aussi il faut dire que des règles morales universelles ne peuvent que se construire peu à peu au fil de la réflexion et de l’expérience humaine. C’est ainsi que même la déclaration universelle des droits de l’homme affirmant l’égale dignité de toute personne humaine n’est pas encore reconnue par toutes les cultures.

Certes, l’éducation est un élément majeur pour inscrire en chacun de nous des repères sur ce qui est bien et ce qui est mal. Toutefois la vie nous entraîne à faire des expériences qui, soit n’avaient pas été prévues dans ce que nous avions reçu à travers notre éducation, soit contredisent ce qui avait été inscrit en nous au départ.

Est-ce la société à laquelle j’appartiens qui va définir la véritable humanité et à partir de là imposer des règles morales ? Le but d’une société n’est pas directement la définition du bien et du mal, mais les conditions nécessaires pour permettre un « vivre ensemble » paisible. C’est donc plus la vie en société que le comportement personnel qui va conduire une société déterminée à édicter des lois avec une obligation de s’y conformer sous peine de sanction. Toute société édicte des lois afin d’assurer une vie collective avec un pouvoir de répression lorsque ces lois sont enfreintes. Elles définissent plus les conditions pour vivre ensemble que ce qui est profondément juste pour l’individu.

Dieu a-t-il défini la véritable humanité et les règles pour la construire ? La Révélation ne donne pas de définition, seulement quelques règles que la tradition judéo-chrétienne appelle la Loi donnée par Dieu à Moïse. Ce sont les dix commandements dont la teneur, en dehors du premier qui concerne la relation à Dieu, sont des règles générale admises dans les sociétés de l’époque. Nous verrons tout à l’heure la différence entre des règles morales et des exigences issues de l’évangile.

Pour le chrétien, la personne de Jésus constitue un exemplaire parfait d’une humanité parfaite. Toutefois, nous n’avons que les récits des disciples de Jésus pour se faire une idée d’une véritable humanité en Jésus. C’est déjà énorme, mais l’histoire de Jésus s’est déroulée à un moment du temps et de l’espace, c’est-à-dire sous une influence culturelle déterminante. D’autre part, la vie de Jésus ne couvre pas toutes les possibilités humaines, Jésus n’étant pas marié, n’ayant pas d’enfants, n’ayant pas connu la vieillesse…etc.

Quant au bon sens dont on dit qu’il est universellement partagé, il reste qu’il ne donne pas des réponses évidentes quant aux comportements à adopter, les conditions étant trop différentes d’une situation à une autre, d’une personne à une autre. Pourquoi je vais dire : ceci est bien ou ceci est mal ? La réponse est différentes selon les expériences de chacun, selon son éducation, sa culture, son histoire, ses convictions…

Y a-t-il une objectivité, une position universelle concernant le bien et le mal ? Actuellement la réponse est négative. C’est donc à chacun, éclairé par de multiples repères et par sa propre expérience à trouver le chemin d’un agir juste.

 

Nous verrons au cours de la journée sur quoi nous pouvons fonder un agir chrétien et pourquoi il nous est possible de vivre en paix devant Dieu, devant les autres et devant nous-mêmes.

 

Quelques réflexions pour un agir juste

 

Un agir moral suppose un certain nombre de paramètres qu’il nous faut examiner brièvement.

1-Je suis responsable.

a) Ma liberté. On ne peut pas parler de comportement moral sans admettre l’existence d’une liberté humaine si petite et fragile soit-elle. D’une façon générale, on désigne sous le mot liberté, la capacité à penser et agir sans contrainte. Dans la déclaration des droits de l’homme, la liberté «consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui» (art. 4). John Stuart Mill, philosophe anglais du 19è siècle écrivait : «La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres».

La liberté est le fondement de la responsabilité humaine. Un être non libre ne peut être rendu responsable de ses actes.

La liberté est toujours partielle. En effet, nous sommes conditionnés par de multiples facteurs comme nos gènes, notre éducation, notre culture, les événements de notre vie… Certains ont défendu le principe du déterminisme selon lequel tout événement est l’effet nécessaire d’une cause antérieure ; selon cette théorie, je suis déterminé sans choix véritable. Toutefois l’affirmation que la liberté est une illusion revient à nier la responsabilité humaine et fait de l’homme un objet ou un robot. La liberté peut exister dans des conditions de contrainte extérieure comme certains prisonniers dans les camps de concentration ; certains, en effet refusaient intérieurement la situation de sous humanité dans laquelle ils étaient, faisant de ce refus un acte de liberté qui les maintenaient debout.

La liberté et la grâce. Pour le chrétien, nous ne pouvons pas parler de la liberté humaine sans faire intervenir la notion de grâce. Nous connaissons cette formule qui exprime à la fois le paradoxe de la foi chrétienne et sa grandeur : «Tout est de l’homme et tout est de Dieu». La grâce ne supprime pas la nature.

 

b) Une responsabilité «originaire».

Lorsque nous parlons de responsabilité, nous désignons généralement une libre prise en charge d’une décision, d’une action. Je me reconnais responsable de tel acte, de telle décision, j’y engage ma liberté et j’en assume les conséquences. Cette vision est juste mais elle ne dit pas l’ origine première de la responsabilité. L’orige première de la responsabilité est tout simplement la simple présence de l’autre. Le moraliste René Simon a développé longuement cette pensée en commençant par le récit du meurtre d’Abel (Genèse 4, 8-9). Yahvé interroge Caïn «Où est ton frère ?». Et Caïn répond : «Je ne sais pas, suis-je le gardien de mon frère ?». René Simon montre que la réplique de Caïn, dans les termes mêmes, est révélatrice d’une responsabilité qu’il n’a pas choisie, qui précède son acte. Caïn n’a pas demandé à être le frère d’Abel, il l’est par son origine. C’est ce que Dieu lui dit : «Il est responsable de lui comme de tout autre que lui, de par cette fraternité humaine qui dépasse le cadre de la parenté biologique». Cette «responsabilité originaire» me précède. Ainsi le seul fait d’être «devant autrui», avant même tout acte de ma part, me situe comme responsable de l’autre. De par mon existence, je suis un être responsable, je suis un être appelé par l’autre, par les autres, par Dieu. Avant toute décision de ma part je suis convoqué à «répondre» («répondre» qui est dans le mot même de «responsabilité»). La seule présence de quelqu’un à côté de moi fait que j’ai envers lui une responsabilité avant même que j’en ai conscience. C’est ce que dit équivalemment la parabole du bon samaritain (Jn 4) et le jugement dernier en Saint Matthieu (25). Nous ne pouvons éviter cette responsabilité première sous peine de perdre l’essentiel de notre humanité.

 

c) Faire advenir en moi et chez l’autre une pleine humanisation

À côté de la responsabilité originaire dont nous venons de parler, il y a bien sûr une responsabilité qui concerne notre propre engagement dans la vie. Chacun est responsable de sa propre vie, de sa propre construction ainsi que la construction des autres, mes frères humains. La morale n’existe et n’a de sens que par la relation que j’entretiens avec autrui à travers les relations des personnes et des groupes entre eux. A.Finkielraut écrivait : «Si tu es depuis toujours le frère d’autrui, si la responsabilité à laquelle tu es assigné te constitue en frère d’autrui, sois-le vraiment ; la fraternité, responsabilité que tu n’as pas d’abord assumée, est aussi une oeuvre qui t’est confiée»(René Simon p. 160).

Quelle est cette oeuvre qui nous est confiée ? Le but pour chaque être humain est double : la pleine réalisation de ce qu’il est mais aussi la pleine réalisation de l’autre puisque ma relation à l’autre n’est pas extérieure à moi, mais elle fait partie de ce que je suis. Nous avons le mot «accomplissement» pour désigner ce but. Il s’agit donc de participer à l’accomplissement de l’humanité, la mienne et celle des autres selon toutes les dimensions de la vie humaine. Nous savons que ces dimensions sont multiples depuis le respect du corps jusqu’à la vie de l’esprit, la vie spirituelle et, selon notre foi, la vie avec Dieu.

Cet accomplissement de notre humanité, les chrétiens lui donne un autre nom, celui de «divinisation». Si comme nous le croyons, chaque être humain est à l’image de Dieu et si Dieu est l’amour infini, notre destinée consiste à faire en sorte que notre vie soit entièrement habitée par un amour à l’image de l’amour qu’est Dieu. Cela est possible pour tout être humain puisque l’Esprit de Dieu est présent en chacun. C’est l’affirmation de Saint Jean dans sa première lettre : «Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu» 1 Jn 4, 7. Ainsi tout homme peut parvenir à son accomplissement s’il s’efforce d’aimer à la manière de Dieu. N’oublions pas que les seuls commandements qui résument dit Jésus toute la Loi et les prophètes est le commandement de l’amour de Dieu et du prochain.

Vous avez, nous avons la chance de connaître Jésus de Nazareth que nous croyons vrai Dieu et vrai Homme. Jésus nous révèle notre destinée humaine et notre accomplissement à travers sa vie, sa mort et sa résurrection. En Jésus nous est révélé en plénitude qui nous sommes, à quoi nous sommes destinés et le chemin pour le vivre. En Jésus se trouve révélé explicitement le projet de Dieu sur l’homme : la réalisation plénière de son humanité. Ainsi, la pleine réalisation de l’homme, sa pleine humanisation est en même temps ce que Dieu souhaite dans l’amour qu’il porte à notre humanité et ce qui réalisera notre bonheur. Cet accomplissement plénier de l’homme réalise en même temps la gloire de Dieu. Nous ne pouvons pas séparer ces deux aspects : accomplissement de l’homme et gloire de Dieu. Comme l’avait écrit Saint Irénée : «La gloire de Dieu c’est l’homme vivant et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu» («Contre les Hérésies», livre 4, 20,7). C’est en travaillant à cet accomplissement personnel et collectif que nous pouvons construire ce que nous appelons un bonheur, celui que désire l’amour infini de Dieu.

Toutefois, pour définir notre humanisation, il convient non seulement de connaître la visée dernière de l’humanité, mais les moyens qu’il convient de prendre pour la réaliser. C’est donc un travail permanent en même temps qu’elle est un travail collectif, le travail de tous les hommes de bonne volonté, travail difficile tant les obstacles à une véritable humanisation sont nombreux et subtils. En effet, nous sommes humain par notre naissance, nos gènes, mais nous avons aussi à devenir humains c’est-à-dire à surmonter les pulsions animales qui nous habitent et qui nous font régresser dans notre humanité. S’humaniser et humaniser notre monde est donc une responsabilité de chacun et pour le chrétien une exigence de la Révélation qui lui est faite en particulier à travers la vie, la mort et la résurrection de Jésus. Notons toutefois que notre responsabilité est souvent limitée, partielle ou partagée soit en raison d’habitudes, ou par manque d’information, ou encore parce qu’un événement imprévisible modifie le contexte.

 

2- Les trois dimensions de la morale

Tous les moralistes distinguent trois dimensions de la morale : la morale universelle, la morale particulière et la morale singulière. La morale universelle concerne l’ensemble des humains ; elle constitue des repères universels ; elle peut être comme un idéal, une visée universelle. Par exemple la dignité de toute personne humaine ou le commandement « tu ne tueras pas » ou encore l’interdit de l’inceste.

La morale particulière concerne les personnes mais en fonction de la société à laquelle elles appartiennent, leur culture, leurs appartenances, les circonstances historiques. Par exemple chez les esquimaux, le fait que les vieux quittaient le clan pour se laisser mourir sur la banquise afin de supprimer une bouche inutile était considéré comme un bien, comme moralement bon par toute la société esquimaux. On pourrait multiplier les exemples de comportements considérés comme bons dans une culture déterminée et comme mauvais dans d’autres, comme par exemple la polygamie dans certaines cultures.

Enfin la morale singulière concerne chaque personne en elle-même, dans la situation qui est la sienne. Un exemple a fait le tour du monde, celui de cette toute jeune adolescente victime d’un viol et qui a décidé de se faire avorter. Personne ne peut se mettre à la place d’une autre personne dont la décision reste l’objet de sa conscience. C’est dans ce sens que l’évangile nous demande de ne pas juger. On peut juger des actes en eux-mêmes, mais non la personne qui le pose car on ne sait jamais ce qui se passe dans la conscience des gens. C’est ainsi qu’un jugement d’assise condamne des faits, estime que la personne n’était pas folle au moment des faits, mais ne se prononce pas sur l’intime de la personne et donc de sa réelle culpabilité.

 

3- La conscience

Aborder la question de la conscience est une question très difficile. En effet l’appel à la conscience est complexe ; on parle de cas de conscience, d’agir selon sa conscience, d’objection de conscience, de liberté de conscience, de décider «en mon âme et conscience»... Surtout l’appel à la conscience peut recéler des attitudes contradictoires : pour prendre un exemple récent : en Bretagne, le contestataire et le représentant de l’ordre agissent tous deux en conscience, mais sont amenés à s’affronter parfois brutalement. Nous savons que tous les fondamentalismes font agir en conscience et peuvent dicter des actes mauvais. Et pourtant la conscience est un élément essentiel à toute vie morale.

 

a) Qu’est-ce que la conscience ? La conscience serait la connaissance intime par rapport à une réalité. Exemple : être triste ou heureux sont des émotions mais si je me rends compte que je suis triste ou heureux, je prends alors conscience de mes états affectifs. C’est ainsi que je «prends conscience» d’un certain nombre de réalités qui précédemment étaient «inconscientes».

On peut distinguer la conscience de soi et la conscience du monde extérieur. La conscience de soi c’est-à-dire qui me dit «qui je suis», s’accompagne de souvenirs, de sentiments, de sensations et de savoirs, que nous rapportons à une réalité intérieure que nous nommons notre «moi».

À la conscience de soi s’ajoute la conscience du monde extérieur : je prends conscience du monde extérieur à travers mes sens, ce que je vois, entend, mémorise. Mais cette conscience du monde extérieur devra se construire, il faudra organiser les idées, les concepts fruits de notre expérience du monde et de nous-mêmes en tant qu’acteurs de ce monde. C’est donc notre propre regard sur le monde.

Quand cette connaissance s’accompagne d’une évaluation sur la «valeur» de ce que je découvre et surtout sur la valeur de l’acte personnel que je vais poser, alors la conscience devient morale. «Il ne s’agit plus alors d’un sujet simplement conscient et connaissant, mais d’un sujet engageant sa personnalité et sa responsabilité» (Jean-Marie Aubert dans le TTP). Cet aspect d’engagement fait que la conscience morale n’est pas seulement un jugement de valeur dans un acte ponctuel, mais elle est aussi l’expression la plus profonde de la personnalité dans sa globalité et dans son désir de se réaliser.

En conclusion, la conscience morale est ce sentiment intérieur d’une norme du bien et du mal qui « dit » comment apprécier la valeur des conduites humaines, qu’il s’agisse des nôtres ou de celles d’autrui. On l’appelle la «voix » de la conscience.

 

b) La liberté de conscience. On parle beaucoup aujourd’hui de la liberté de conscience. La liberté de conscience, les droits de la conscience individuelle ont été particulièrement affirmés à l’époque moderne. Pour l’Église, il faudra attendre Vatican II pour redécouvrir ce principe fondamental de la foi chrétienne. Toutefois, la liberté de conscience était déjà affirmée au Moyen Âge comme on peut le lire dans la Somme Théologique de Saint Thomas d’Aquin : «Toute volonté qui n’obéit pas à la raison, que celle-ci soit droite ou dans l’erreur, est toujours mauvaise» (S. Thomas, Somme Théologique, Ia-IIæ Qu.19 a.5). Le Concile Vatican II va affirmer fortement la liberté de conscience dans la Constitution Lumen Gentium : «Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu’il ne s'est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d'aimer et d’accomplir le bien et d'éviter le mal, au moment opportun résonne dans l'intimité de son cœur: «Fais ceci, évite cela». Car c'est une loi inscrite par Dieu au cœur de l'homme; sa dignité est de lui obéir, et c'est elle qui le jugera. «La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où Sa voix se fait entendre. C'est d'une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s'accomplit dans l'amour de Dieu et du prochain». (Lumen Gentium §16 «Dignité de la conscience morale»).

 

Toutefois, il convient de chercher à avoir une «conscience éclairée». On peut repérer quatre éléments indispensables pour estimer qu’une conscience est éclairée : c’est d’abord une disponibilité de l’esprit et du coeur c’est-à-dire un certain détachement de ses a-priori, de ses habitudes, de sa volonté propre ; vient ensuite, pour le croyant, une connaissance de la pensée de l’Église à la lumière de la Parole de Dieu ; il faut aussi prendre l’avis de personnes sages et en qui on a confiance ; enfin de se tenir devant Dieu dans la prière. Lorsque ces conditions sont réunies, on peut estimer avoir «éclairé» sa conscience et la décision prise, quelle qu’elle soit, sera alors une décision moralement bonne.

 

4- L’importance de la loi

Lorsque nous réfléchissons sur ce qui construit une société, nous pouvons repérer trois éléments essentiels : une histoire, des valeurs et de lois.

Une histoire : tout groupe humain se construit autour d’une histoire commune. Une histoire, c’est ce qui a façonné dans un laps de temps plus ou moins long un groupe d’individus autour d’événements communs, autour d’un langage, de coutumes, d’un sentiment d’appartenance. La mémoire est un élément constitutif de la cohésion d’un groupe humain. Ce qui constitue une société c’est aussi un certain nombre de valeurs c’est-à-dire de convictions communes qui servent de base au « vivre ensemble ». Ces convictions fortes orientent la vie collective et personnelle. Mais si, pendant un certain temps s’établit un consensus spontané autour de valeurs et de biens symboliques, vient toujours un moment de crise où le consensus ne tient plus. Lorsque les comportements communs ne vont de soi, lorsque des divergences de comportements s’instaurent rendant difficile voire impossible le vivre ensemble, lorsque les décisions de chacun deviennent arbitraires, alors la société va devoir édicter des normes qui s’imposeront à tous et devront être respectées par tous sous peine de sanction, et cela afin de promouvoir un nouveau consensus social. Ainsi, en raison des revendications d’individus ou d’un groupe à l’intérieur de cette société, celle-ci devra alors se doter de lois pour gérer le vivre ensemble et, en particulier, pour assurer le droit des faibles en contradiction avec la loi de la jungle, la loi du plus fort. Ainsi la loi est une nécessité pour assurer le vivre ensemble. On retrouve la présence de lois dans toutes les sociétés qu’elles soient civiles ou religieuses.

Cependant aujourd’hui les règles imposées d’en-haut, sans dialogue, ne fonctionnent plus et le consentement est devenu nécessaire. Partout, la parole, le dialogue et la définition commune des règles du jeu ont pris une place prépondérante. Même en politique, l’idée de «démocratie participative» est mise en avant. Toutefois, la nécessité du dialogue pour construire les lois du vivre ensemble est plutôt une bonne nouvelle car elle souligne l’importance du respect de la personne comme le respect de l’autre.

 

5- Y a-t-il une morale chrétienne ?

Tous les moralistes s’entendent pour répondre négativement. Pourquoi ? Parce que la foi nous dit que toute personne humaine a la même destinée, une destinée que le chrétien situe dans un parfait accomplissement de son humanité lequel inclus la vision de Dieu comme le dit Saint Irénée : «La gloire de Dieu c’est l’homme vivant et la vie de l’homme est la vision de Dieu». Mais la foi nous dit aussi que, si telle est la destinée de tout homme, quel qu’il soit, Dieu ne peut pas ne pas lui donner tout ce qui lui est nécessaire pour s’acheminer vers son accomplissement. On peut donc penser que toute personne humaine a en elle-même ce qui lui est nécessaire pour agir bien et ainsi marcher vers sa destinée. C’est pourquoi stricto sensu, il n’y a de morale que commune à l’espèce humaine, ce qui n’empêche pas telle ou telle société d’énoncer des règles particulières en rapport avec les convictions de ce groupe social ; mais ces règles sont moins des règles morales que des prescriptions de vie communautaires ; elles sont plus sociétales que morales même si elles engagent la personne dans sa conscience.

 

Exigences évangéliques et morale. Mais suivre Jésus n’implique-t-il pas des règles morales ? Bien sûr et d’abord toutes les règles morales communes à une humanité digne de ce nom. Toutefois, lorsque nous lisons les évangiles et de façon plus générale le Nouveau Testament, nous constatons des changements dans les prescriptions demandées par Jésus. Le discours sur la montagne dans l'Evangile de Matthieu emploie d'une manière répétitive la formule : «on vous a dit... et bien moi je vous dis», ou encore «vous avez appris qu’il a été dit...Eh bien moi je vous dis» (Mt 5, 17-37). Dans ce passage Jésus a cette parole qui nous interroge : «Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux». Les paroles de Jésus semblent bien modifier l’exigence morale des croyants. mais il ne s’agit pas de morale mais de la vérité de notre relation avec Dieu.

L’évangile selon Saint Matthieu a cette phrase étonnante : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait». De quelle perfection s’agit-il ? S’agit-il d’une perfection morale ? S’agit-il d’une perfection spirituelle ? La perfection dont nous parle Jésus n’est pas l’acquisition de toutes les qualités humaines possibles, elle n’est pas non plus l’aboutissement d’une ascèse physique et spirituelle construisant en nous une sagesse humaine. Elle est simplement l’ajustement à Dieu avec ce que nous sommes dans l’immédiat de notre vie. Cet ajustement à Dieu peut partir d’un arrière fond mauvais, mais se trnasformer dans la mesure où la personne se situe dans la vérité c’est-à-dire dans une relation juste envers Dieu. Pour prendre un exemple très clair, le bon larron sur la croix à côté de Jésus, juste à ce moment précis, était «parfait» c’est-à-dire que, avec tout son passé, avec sa souffrance de crucifié, il a eu des paroles parfaitement ajustées à Dieu, il était accordé à la vérité, la sienne et celle de Dieu. Dans ce moment, il était un saint. D’ailleurs, Jésus l’a confirmé : «Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis» Lc 23, 43.

Nous voyons ainsi la différence entre la perfection et la sainteté. Celle-ci ne se situe pas d’abord dans un comportement moral même si elle n’empêche pas un regard moral sur la vie comme ce fut le cas du bon larron. La sainteté est donc un accord réel et profond entre ce que je veux et Dieu. Certes, cet accord suppose une connaissance de la volonté divine à tel moment de ma vie comme aussi bien sûr, un comportement en accord avec cette volonté reconnue.

Nous sommes donc renvoyés à cette question : comment faire la volonté de Dieu ? Lorsque nous relisons les évangiles, nous voyons que Jésus, totalement homme, est placé souvent devant des choix difficiles. C’est un bon juif mais il se sait investi d’une mission particulière qui risque de l’opposer tant à ses chefs religieux qu’à ceux qui prônent une opposition à l’occupation romaine. Comme chacun de nous, il devra passer par toutes les étapes du choix moral. Mais il dit lui-même à quelle motivation il va toujours s’inspirer. Une parole résume bien la motivation profonde de Jésus ; c’est dans saint Jean au chapitre 5 : «Je rends mon jugement d'après ce que j'entends, et ce jugement est juste, parce que je ne cherche pas à faire ma propre volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé» v.5. Nous reprenons nous-même la motivation profonde de Jésus dans la prière du «Notre Père» : «Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel». Mais que veut dire «faire la volonté de Dieu» ? Est-ce à dire que nos choix sont dictés par un autre, quel est le sens de l’obéissance dans nos choix personnels, et tout d’abord comment connaître la volonté de Dieu ?

Cela suppose que Dieu «parle», que Dieu me parle. Or personne n’a eu une révélation directe de la Parole de Dieu. Celle-ci passe toujours par des médiations humaines. La preuve majeure en est l’Incarnation où le Verbe de Dieu, la Parole de Dieu va se manifester mais à travers une médiation humaine, l’homme Jésus de Nazareth. C’est donc à travers des médiations humaines que Dieu parle, que Dieu me parle. C’est pourquoi, comme toute médiation, la Parole de Dieu devra être «interprétée». Ceci d’ailleurs respecte à la fois la liberté humaine et l’exigence d’une ouverture du coeur et de l’esprit.

C’est ainsi que la volonté de Dieu ne s’impose pas ; elle ne m’est manifestée qu’à travers de nombreuses médiations humaines : ma propre histoire, les événements qui m’ont touché, les rencontres qui ont été autant d’appels, la méditation de la Bible. Toutes ces médiations sont discrètes, cachées au point que pour y reconnaître une parole de Dieu il faut une grande attention, la lumière de l’Esprit qui habite en nous, une certaine complicité avec cette parole, bref une certaine vie spirituelle éclairée.

C’est pourquoi pour le chrétien dans le processus de décision, la place de la prière est-elle essentielle. Celle-ci nous permet de dégager à travers les multiples médiations humaines, un appel qu’il conviendra de reconnaître et, si nous le décidons, de le suivre.

 

Publié dans Conférences

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