« L’épreuve et la foi »

Publié le par Père Maurice Fourmond

"Jonathan Pierres Vivantes"

Journée de réflexion

Le 3 Avril 2016

« L’épreuve et la foi »

 

    Au cours de notre journée, je voudrais méditer avec vous sur cette question lancinante  : la vie est chargée d’épreuves de toutes sortes, où est Dieu et comment agit-il dans ma vie et quelle confiance je peux garder lorsque l’épreuve me blesse ?

    La vie des hommes depuis toujours est traversée par des épreuves. Que dit la parole de Dieu en rapportant ces événements tragiques. Comment la théologie comprend l’agir de Dieu dans notre monde. Quelles attitudes spirituelles nous ouvrent sur la source de la paix ?

 

L’épreuve et la foi  -I-

 

1 - L’épreuve comme inhérente à notre condition humaine

    L’épreuve fait partie de la condition humaine. Le fantasme d’un paradis terrestre où serait absentes toute souffrance, toute épreuve, toute mort reste présent dans l’esprit et le coeur de la plupart des humains. Mais c’est un fantasme. Pour nourrir le rêve d’un monde sans souffrance, les croyants vers le 6è siècle avant J-C ont utilisé le mythe du paradis terrestre et d’une faute originelle leur permettant ainsi d’expliquer les épreuves qui ne cessaient de jalonner leur vie. Ce mythe du paradis terrestre a hanté la pensée des chrétiens pratiquement jusqu’au XVIIè siècle. Ce grand historien qu’est Jean Delumeau a écrit plusieurs livres sur ce mythe du paradis terrestre : « Une histoire du Paradis » : tome 1 « le jardin des délices » en 1992, tome 2 « Mille ans de bonheur » en 1995 et tome 3 « Que reste-t-il du Paradis ? »  en 2000. Il montre ce désir permanent des humains d’un monde sans souffrance et sans épreuves.

 

    Cette présence de l’épreuve dans nos vies s’explique de diverses façons. Déjà, nous sommes des êtres inachevés. Nous naissons humains, mais nous avons aussi à le devenir ; de même nous sommes chrétiens, mais nous avons à le devenir. Nous ne sommes pas encore ce à quoi nous sommes appelés. Cet inachèvement inscrit une incertitude dans notre développement humain et spirituel. C’est à l’intérieur de cette incertitude que peut se comprendre l’irruption de la souffrance et du malheur. Nous ne sommes pas maîtres de beaucoup d’éléments qui traversent et construisent notre vie : je ne suis pas maître des gènes qui me constituent, de l’éducation que j’ai reçue, de la culture environnante, des événements qui jalonnent ma vie. Il convient toutefois d’affirmer la liberté humaine qui seule justifie notre responsabilité devant la vie. Cette liberté est certes très limitée, toutefois il nous est toujours donnée la possibilité d’acquiescer ou de refuser au moins intérieurement même ce qui nous est imposé par la nature ou par la méchanceté ou la bêtise des hommes.

    Plus profondément encore, nous avons une conscience aiguë de notre finitude. Nous constatons les limites de nos projets, les limites de notre propre existence par l’écoulement du temps, par l’échec dans nos relations, par la maladie et finalement par la mort. Cela nous est douloureux voire insupportable. Nous acceptons mal cette finitude et nous rêvons d’en franchir les limites. Cela s’exprime en particulier par tous les désirs d’immortalité ou de toute puissance qui habitent les hommes de tous les temps. Même l’acceptation nécessaire de cette finitude ne se fait pas sans un sentiment de frustration que nous comprenons mal.

    Ainsi, dans cette construction de notre humanité, nous nous heurtons d’une part à ce que la vie a fait de nous et qui peut générer des blessures inguérissables. D’autre part, notre vie est faite de multiples sollicitations dont certaines ne vont nullement dans le sens d’une véritable humanisation. Le devenir humain n’est pas la réalisation automatique d’un programme inné, mais une lente conquête. C’est pourquoi le «devenir humain», dans sa dimension naturelle et surnaturelle, se heurte à l’épreuve qui peut empêcher ou neutraliser l’aspiration à réaliser notre bonheur. 

 

    Nous sommes donc tous confrontés à l’épreuve. Toutefois nous ne sommes pas égaux par rapport à l’épreuve : d’une part certaines personnes sont plus éprouvées que d’autres selon les circonstances de la vie, les conditions, les pays ; et d’autre part sans doute aussi selon le tempérament, la sensibilité de chacun. Peut-on parler d’injustice ? C’est une véritable question. Cependant nous ne pouvons parler d’injustice que dans la mesure où l’épreuve serait commandée par une puissance étrangère, surplombant la vie des humains et la conduisant au gré de son vouloir personnel. Autrement il convient simplement de constater les différences entre les personnes, mais aussi distinguer le mal qui est le produit de la bêtise et de la méchanceté humaine, et le malheur qui est la souffrance provoquée par des conditions indépendantes du vouloir humain.

    Regardons comment  l’épreuve est racontée dans ce livre que nous appelons la Parole de Dieu, la Bible.

 

2 - La Bible et l’épreuve.

    La Bible n’est pas une histoire imaginaire, mais l’histoire des hommes dans leur relation avec « Dieu ». La Bible raconte donc une histoire d’hommes avec toute les joies, les peines, les épreuves des hommes et cela à une époque et selon une culture particulière. Lorsque nous lisons la Bible, il convient donc de prendre conscience que nous lisons des récits qui ont été écrits voilà très longtemps et dans un contexte humain et culturel qui nous échappe pour une large part, en tous cas fort différent du nôtre. Cependant il peut être intéressant de voir comment ces personnes, bien que différentes de nous ont compris et vécu les épreuves qu’ils rencontraient dans leur vie. Leur exemple peut éclairer notre propre vie. Je prendrais d’abord trois exemples dans l’Ancien Testament, deux de situations collectives et un personnages significatif. Puis, bien sûr, nous regarderons Jésus dans l’épreuve.

 

a) Dans l’Ancien Testament. 

    Dans ce que nous appelons l’Ancien Testament, il y a deux situations particulièrement douloureuses : l’une est l’esclavage des Hébreux en Égypte sans doute aux environs du 13è siècle avant Jésus Christ et l’autre la déportation à Babylone au 6è siècle avant Jésus Christ. La première nous est racontée dans le livre de l’Exode et la seconde à travers les écrits des prophètes en particulier Jérémie. Essayons de voir comment le peuple s’est comporté dans ces épreuves si douloureuses et essayons de comprendre le sens de leurs réactions religieuses.

    Le livre de l’Exode nous raconte la naissance d’une nation à partir d’une situation d’esclavage et de souffrance d’un groupe installé dans le delta du Nil. Le moment décisif  a été la rencontre de Moïse avec Dieu au buisson ardent. Moïse après avoir été élevé à la cour du Pharaon, ayant tué un égyptien qui maltraitait un hébreux, doit s’enfuir au pays de  Madian où il va épouser une fille de Jéthro et garder les troupeaux de son beau-père. Un jour, alors qu’il faisait paître le troupeau sur la montagne de l’Horeb, il aperçoit un buisson en flamme et qui portant ne se consumait pas. C’est alors que Dieu l’appelle du milieu du buisson : « Le Seigneur vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! » Dieu dit alors : « N’approche pas d’ici ! Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ! » Et il déclara : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Moïse se voila le visage car il craignait de porter son regard sur Dieu. Le Seigneur dit : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un beau et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel… Maintenant, le cri des fils d’Israël est parvenu jusqu’à moi, et j’ai vu l’oppression que leur font subir les Égyptiens. Maintenant donc, va ! Je t’envoie chez Pharaon : tu feras sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. » Ex 3, 4-10. 

    Nous connaissons la suite, Moïse va tenter de convaincre le Pharaon de laisser partir les hébreux ; devant son refus, des fléaux s’abattent sur l’Égypte jusqu’a ce que le pharaon laisse partir les hébreux. Et c’est l’Exode pendant 40 ans à travers le désert sous la conduite de Moïse. Cet exode est parsemé d’épreuves et de grâces : l’épreuve de la faim et de la soif qui pousse le peuple à se révolter et à construire une idole, un veau d’or. Mais grâces aussi par le don de la manne et l’eau qui jaillit du rocher.

    Que tirer de ce récit ? D’abord que l’épreuve est le fait de tout le monde y compris de ceux qui sont fidèles à Dieu ; épreuve de l’esclavage puis, alors qu’ils ont été sauvés de la main de pharaon, épreuve de la faim et de la soif dans le désert, épreuve du doute alors que Moïse ne redescend pas de la montagne. Ainsi l’épreuve n’a pas épargné même ceux que Dieu accompagne. Une autre leçon est que Dieu ne se désintéresse pas du sort des hommes « J’ai vu, oui j’ai vu la misère de mon peuple ». Nous reviendrons la-dessus, notre Dieu est un Dieu qui est touché par la détresse de ses enfants. Toutefois, ce n’est pas directement que Dieu agit, mais c’est par la médiation d’un homme, Moïse, que Dieu va agir et permettre la libération du peuple. Nous développerons cela dans la seconde partie de notre journée à propos de l’agir de Dieu. Enfin soulignons le fait que Dieu accompagne son peuple dans l’aventure de sa libération. Notons qu’être accompagné par Dieu ne protège pas de l’épreuve, mais permet à celui qui est dans l’épreuve d’avancer et de poursuivre la route dans l’espérance. Nous reprendrons tous ces éléments cet après-midi.

 

    La seconde situation collective que je voudrais évoquer est l’exil à Babylone. C’est la déportation qui a le plus frappé le peuple d’Israël. « Dès 734, certaines cités du royaume d'Israël en ont fait la dure expérience (2 R 15,29), puis en 721, l'ensemble de ce royaume (2 R I7,6). Mais les déportations qui ont le plus marqué l'histoire du peuple de l'Alliance sont celles que fit Nabuchodonosor, à l'issue de ses campagnes contre Juda et Jérusalem en 597, 587, 582 (2 R 24,I4, 25,11 ; Jr 52, 28). C'est à ces déportations en Babylonie qu'est réservé le nom d'Exil. Le sort matériel des exilés ne fut pas toujours épouvantable, il s'adoucit avec le temps (2 R 25,27-30), mais le chemin du retour et donc la libération n'en restait pas moins fermé. Pour qu'il s'ouvrît, il fallut attendre la chute de Babylone et l'édit de Cyrus en 538 (2 Ch 36,22s). Cette longue période d'épreuve eut dans la vie religieuse d'Israël un retentissement immense» (Vocabulaire de théologie biblique). 

    Ce malheur avait été annoncé par les prophètes en particulier Jérémie. Ainsi dans la lettre qui lui est attribuée : « À cause des péchés que vous avez commis devant Dieu, vous allez être emmenés captifs à Babylone par Nabuchodonosor, roi des Babyloniens. Une fois arrivés à Babylone, vous y resterez bien des années, un temps très long, jusqu’à la septième génération. Mais après cela, je vous en ferai sortir en paix » v. 1 et 2. Dans le livre de Jérémie, nous trouvons la même annonce du malheur : « Puisque vous n’avez pas écouté mes paroles, voici que j’envoie chercher tous les peuples du nord – oracle du Seigneur –, et je les amènerai à mon serviteur Nabuchodonosor, roi de Babylone, contre ce pays, contre ses habitants, et contre toutes les nations d’alentour… Tout ce pays ne sera que ruines et désolation, et ces nations serviront le roi de Babylone pendant soixante-dix ans » Jr 25, 4…11. 

    Toutefois dans l’épreuve Dieu envoie par son prophète des paroles d’espérance et la certitude d’un retour joyeux comme par exemple le prophète Ézéchiel : « C’est pourquoi tu diras : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Oui, je les ai éloignés parmi les nations ; oui, je les ai dispersés dans les pays étrangers. Mais j’ai été pour eux comme un sanctuaire, dans les pays où ils sont allés. C’est pourquoi tu diras : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vous rassemblerai du milieu des peuples, je vous réunirai de tous les pays où vous avez été dispersés ; puis je vous donnerai la terre d’Israël. Ils y entreront, ils en supprimeront toutes les horreurs et toutes les abominations. Je leur donnerai un cœur loyal, je mettrai en eux un esprit nouveau : j’enlèverai de leur chair le cœur de pierre, et je leur donnerai un cœur de chair, afin qu’ils suivent mes décrets, qu’ils gardent mes coutumes et qu’ils les observent. Alors ils seront mon peuple, et moi je serai leur Dieu » Ez 11, 16…20.

    Quel message peut-on perçu de ce récit de l’exil à Babylone ? Certes, nous sommes dans l’Ancien Testament et, contrairement à l’enseignement de Jésus, il est dit que le malheur est la conséquence du péché d’Israël. Cependant nous voyons que Dieu n’abandonne pas son peuple et il va susciter un païen Cyrus, roi des perses qui va non seulement permettre le retour des exilés, mais encore soutenir la reconstruction du Temple de Jérusalem. L’essentiel du message est dans l’espérance annoncée par les prophètes et la réalité de son application.

 

    L’Ancien testament nous parle également d’épreuves qui touchent des personnes profondément fidèles à Dieu. Nous connaissons l’histoire d’Abraham, l’épreuve de la stérilité de Sara son épouse, l’épreuve du sacrifice de son fils unique que Dieu empêche montrant ainsi qu’il refuse les sacrifices humains qui étaient une coutume païenne. Mais ce qui nous frappe particulièrement dans ce récit, c’est la confiance d’Abraham ; il fait confiance à son Dieu quelles que soient les circonstances de sa vie et cette confiance se traduit par une large bénédiction.

 

    Attardons-nous quelques instant sur le personnage de Job. Certes le livre de Job est un récit imaginé sous forme de dialogue d’abord entre Dieu et le diable puis entre Job et ses faux amis. Job était un homme juste, fidèle à Dieu et voilà qu’il est accablé d’épreuves dans ses biens, dans sa famille, puis dans sa propre chair : «Il était une fois, au pays de Our, un homme appelé Job. Cet homme, intègre et droit, craignait Dieu et s’écartait du mal. Jb 1, 1. Trois de ses amis, selon la croyance de l’époque pensent que si Job est accablé de malheurs, c’est en raison de son péché. Job refuse, convaincu qu’il a toujours été juste devant Dieu. Toutefois dans sa souffrance, il crie vers Dieu maudissant sa naissance : « Périssent le jour qui m’a vu naître et la nuit qui a déclaré : “Un homme vient d’être conçu !” Ce jour-là, qu’il soit ténèbres ; que Dieu, de là-haut, ne le convoque pas, que nulle clarté sur lui ne resplendisse ! » Jb 3, 3-4. Mais Job malgré tout restera fidèle à son Dieu au point que Dieu déclarera à ses prétendus amis : « Vous n’avez pas parlé de moi avec droiture, comme l’a fait mon serviteur Job » 42, 8. Le récit s’achève par le fait que Job recouvre non seulement la santé mais il voit ses biens se multiplier : « Le Seigneur bénit la nouvelle situation de Job plus encore que l’ancienne. Job posséda quatorze mille moutons et six mille chameaux, mille paires de bœufs et mille ânesses. Il eut encore sept fils et trois filles… Et Job mourut âgé, rassasié de jours » Jb 42, 12…17.

    Nous pouvons tirer un bel enseignement de ce récit. Le premier est que la droiture de la vie ne nous préserve pas du malheur. Le second est que notre malheur n’a rien à voir avec la façon dont nous nous comportons dans la vie. Certes, certaines souffrances peuvent être le résultat négatif de mauvais comportements, mais la plupart de nos épreuves sont un malheur indépendant de nos façons d’agir. Enfin nous retrouvons l’extraordinaire fidélité de Job qui, dans sa souffrance, s’il maudit sa naissance, s’il revendique sa loyauté envers Dieu, n’a aucune parole contre ce Dieu qu’il n’a cessé de servir. Il convient bien sûr de traduire comme une paix intérieure la restitutions des biens faits à Job.

 

b) Jésus et l’épreuve.

    Mais entrons dans le Nouveau Testament et venons-en à la personne de Jésus. Nous nous reconnaissons davantage dans les épreuves que notre frère Jésus a subies. Dieu a voulu faire l’expérience d’une vie humaine concrète en Jésus de Nazareth. Jésus, dans sa vie telle qu’elle nous est rapportée par les évangélistes, n’a pas manqué de traverser de nombreuses épreuves. Nous ne savons pratiquement rien de sa vie cachée à Nazareth, les évangélistes se sont concentrés sur la vie publique de Jésus. Or cette période a été traversée par de nombreuses épreuves dont la plus dure a été bien sûr, sa condamnation et sa mort. Nous méditerons sur deux types d’épreuves : celles que Jésus a vécues dans sa propre chair et celles qu’il a rencontrées chez tant de gens au cours de ses années de pèlerin dans le pays d’Israël.

 

    Les épreuves personnelles. La plus douloureuse a été sans aucun doute son conflit avec les chefs religieux, avec leurs représentants en particulier certains pharisiens. Les évangiles nous montrent que Jésus est sans cesse attaqué dans ses comportements bien que ses actions soient toujours pour le bien des gens. Accusé de guérir un jour de sabbat, Jésus demande : « Je vous le demande : Est-il permis, le jour du sabbat, de faire le bien ou de faire le mal ? de sauver une vie ou de la perdre ? Lc 6, 9. Les chefs religieux ou les pharisiens ne cesse de provoquer Jésus et de lui tendre des pièges afin de pouvoir l’accuser et de le traduire devant l’autorité romaine.

    Une autre épreuve que Jésus a vécu, ce fut l’incompréhension de ses propres amis. Même ceux qui lui étaient les plus proches, n’ont pas compris le message de leur maître ; ils en restaient à l’idée du Messie glorieux tel qu’annoncé par les prophètes. En particulier le sort tragique de Jésus leur était insupportable. Après la belle profession de foi de Pierre, Jésus pensait qu’il pouvait leur annoncer sa fin dramatique ; hélas, ses apôtres ne le supportaient pas et Pierre de s’écrier : « « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. » Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Mt 16, 22-23. L’opposition des chefs religieux conduit ceux-ci à préparer l’élimination de ce prophète : « De plus en plus, les Juifs cherchaient à le tuer, car non seulement il ne respectait pas le sabbat, mais encore il disait que Dieu était son propre Père, et il se faisait ainsi l’égal de Dieu » Jn 5, 18.

    La dernière épreuve que Jésus a vécu a été son arrestation , sa condamnation et son exécution sur une croix. Avant son arrestation Jésus a vécu une terrible épreuve ; il avait conscience que c’était la fin et qu’il allait souffrir et mourir. Au jardin de Gethsémani, il livre son dernier combat avec lui-même : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux » Mt 26, 39. Ce moment est particulièrement douloureux pour Jésus au point que l’évangéliste Luc souligne : « Entré en agonie, Jésus priait avec plus d’insistance, et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient sur la terre » Lc 22, 44. Mais Jésus a dû ressentir douloureusement la trahison de Judas, la faiblesse de Pierre, l’abandon des tous ses amis hormis quelques femmes.

    L’épreuve de la passion et de la mort pour Jésus a été si intense qu’elle a marqué tous ceux qui en ont été témoins au point que le récit de cette ultime épreuve occupe une place à part et importante dans les quatre évangiles.

 

    Mais Jésus s’est voulu également proche de ceux qu’il a rencontré sur sa route et qui portaient une lourde épreuve. C’est ce qui explique les nombreuses guérisons rapportées dans les évangiles ; presqu’à chaque fois, il est mention de la compassion de Jésus et nous avons des formules comme « pris de pitié » ou « saisi de compassion ». Jésus pleure devant le tombeau de son ami Lazare, il prend l’initiative de s’arrêter devant les pleurs de cette veuve de Naïm conduisant son unique enfant au tombeau : « Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure pas. » Lc 7, 13. Nous pourrions multiplier la compassion de Jésus devant les épreuves de tant de gens rencontrés sur sa route.

    Que dire de l’attitude de Jésus ? D’abord qu’il a connu l’épreuve comme nous, même s’il n’a pas connu la terrible épreuve de perdre un enfant. Jésus a vécu la souffrance des hommes dans sa chair jusqu’à éprouver l’angoisse de la mort. Il semble bien qu’il faille interpréter comme un réel sentiment d’abandon la douloureuse parole sur la croix : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »  Mt 27, 46, même si cette parole, premier verset du psaume 22 (21) s’achève par des paroles de confiance : « Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin : ô ma force, viens vite à mon aide ! » v. 20. Et cinq versets plus loin : « Car il n'a pas rejeté, il n'a pas réprouvé le malheureux dans sa misère ; il ne s'est pas voilé la face devant lui, mais il entend sa plainte » v. 25. Oui, Jésus a connu l’épreuve au point de se sentir abandonné même de Dieu.

    Toutefois, dans l’épreuve, Jésus réagit, comme au jardin des Oliviers « Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux ». Et sa dernière prière fut de remettre sa vie entre les mains de son Père : « Alors, Jésus poussa un grand cri : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » Et après avoir dit cela, il expira » Lc 23, 46. Remettre sa vie entre les mains de Dieu n’est-il pas un acte de confiance totale malgré le poids de la souffrance et de la nuit.

    La compassion de Jésus devant les épreuves de ceux qu’il rencontre montre que Dieu n’est nullement indifférent à ce qui nous arrive, surtout à cette souffrance de la mort d’un enfant. Alors pourquoi ne fait-il pas pour moi ce qu’il a fait à Lazare, à la veuve de Naïm, au fils du centurion ? Nous essaierons cet après midi de voir quel agir est possible pour notre Dieu et quelles attitudes peuvent nous apporter la paix.

 

 

 

L’épreuve et la foi -II- 

 

1 - L’agir de Dieu.

    Il nous est impossible de comprendre et encore moins de juger l’agir de Dieu. Toutefois, à partir de ce que nous savons de Dieu à travers la Révélation nous pouvons essayer de trouver quelques lumières sur la manière dont Dieu agit envers nous.

    La première chose qui nous est dite c’est que Dieu aime l’homme. Pour le chrétien, ce n’est pas une belle hypothèse, Dieu nous a fourni des preuves de l’amour qu’il nous porte. La première et la plus éblouissante est l’Incarnation elle-même, le fait que notre Dieu s’est fait homme en Jésus de Nazareth.

    L’ensemble de la Révélation telle qu’elle nous est proposée à travers les deux Testaments, nous dit le désir de Dieu non seulement de nouer une Alliance avec l’humanité, mais plus encore de construire une véritable intimité d’amour avec chacun de nous. Une intimité d’amour, nous en faisons l’expérience, ne peut exister que dans un don réciproque, un don totalement libre. Nous savons que personne, pas même Dieu ne peut imposer à quelqu’un de l’aimer ; la réciprocité de l’amour, exige une totale liberté chez les deux partenaires, donc et de Dieu et de l’homme. Ainsi une relation aimante va exiger de la part de l’homme une réponse libre, autrement il n’y a pas d’amour authentique. Dieu devra donc s’adresser à l’homme dans sa liberté, mais comment s’adresser à l’homme dans sa liberté sinon en respectant sa nature humaine. Dieu ne pouvait que proposer à l’homme cette intimité qui comblerait à la fois le désir de Dieu et le bonheur de l’homme.

    Pour s’adresser à la liberté de l’homme et obtenir une réponse aimante libre, Dieu, devait s’adresser aux hommes, si je puis dire , « d’homme à homme », seul moyen d’avoir une réponse libre de l’être humain. C’est la raison fondamentale qui explique cet événement fou qu’est l’Incarnation : un Dieu qui se fait homme afin de pouvoir établir avec lui une véritable intimité, une véritable relation aimante.

    Cette intimité avec Dieu devait permettre aux humains de se réaliser pleinement. Nous sommes des êtres fait pour vivre des relations heureuses les uns avec les autres. Selon le désir de Dieu tel que nous pouvons le comprendre à travers la Révélation, nous sommes faits pour des relations heureuses et celles-ci s’accomplissent dans un partage heureux de vie entre nous et un partage de vie éternelle en Dieu. L’Incarnation est donc le moyen le plus merveilleux que Dieu a suscité pour que nous puissions réaliser un bonheur parfait et définitif. Bien sûr et nous l’avons dit ce matin, cette venue de Dieu dans notre humanité en Jésus de Nazareth n’a pas installé comme par un coup de baguette magique, le bonheur parmi les hommes, mais l’exemple, la parole de Jésus et sa résurrection nous livrent des moyens de construire le bonheur et dans l’épreuve, l’espérance d’une vie avec Dieu.

    Toutefois cela ne supprime pas la question : si tel est le désir de Dieu, si notre bonheur est le but de notre vie tel que désiré par Dieu, comment comprendre que la vie humaine soit traversée de tant d’épreuves et de souffrances ? Voyons, à partir de l’Incarnation comment Dieu agit dans notre monde.

 

2 - L’Incarnation nous montre comment Dieu agit dans notre monde.

    Nous avons souvent une vision de la toute puissance de Dieu trop humaine. Nous pensons que la toute puissance de Dieu consiste à pouvoir tout faire sans tenir compte des lois inscrites dans l’univers. Cela n’est pas exact, les lois de l’univers le construisent avec sa grandeur, sa beauté, mais aussi ses conséquences négatives. Pour donner un exemple, le tsunami a provoqué de douloureuses pertes humaines, mais nous savons qu’il a été provoqué par le chevauchement de deux plaques tectoniques lesquelles se meuvent sur le magmas au coeur de la planète terre et provoquent ces soulèvements de la mer qu’on nomme un tsunami. Mais cette configuration de notre planète est ce qui fait que la vie a pu naître et que nous sommes là aujourd’hui. La toute puissance de Dieu ne peut pas modifier ces lois même si elles ont ces conséquences dramatiques. Faut-il dire que ce monde est mal fait et qu’il pourrait avoir des lois sans conséquences négatives pour les humains ? Nous n’avons pas de réponse, nous pouvons seulement dire que la réalité de l’univers est une réalité finie, c’est-à-dire imparfaite par définition. Nous dirions la même chose pour ce qui concerne le développement de l’homme qui est un être limité dans l’exercice de sa créativité et de sa liberté. Dieu agit dans cet univers limité il ne peut que nous accompagner.

 

    C’est ainsi que, même si, nous le dirons, notre révolte est légitime, nous ne pouvons pas dire que Dieu est responsable des malheurs qui nous atteignent. Dieu n’agit pas directement sur les éléments, mais il passe toujours par des médiations humaines. L’Incarnation le montre avec évidence. En effet, si Dieu a voulu passer par l’Incarnation, cela montre qu’il ne peut agir directement, mais seulement par une médiation humaine. L’Incarnation nous dit que Dieu passe par la médiation d’un homme, l’homme Jésus de Nazareth, pour révéler aux humains le coeur de son désir de relations d’amour avec eux et les conduire vers un véritable bonheur. L’Incarnation nous aide à comprendre que l’action de Dieu passe toujours par des médiations humaines. Dieu ne force pas l’homme ce qui serait le cas s’il intervenait directement car ainsi son action s’imposerait, mais il agit par la médiation de signes humains qui nous livrent un message. L’action de Dieu est une présence à travers des signes qui nous touchent, qui touchent notre vie par le message qu’ils nous livrent. : ce message peut être un message de partage entre Dieu et nous, un message de réconfort dans nos peines, un message d’espérance. Ces signes par lesquels Dieu nous parle sont multiples : ce peut être la présence d’un ami, une parole qui nous entendons, un événement. Ce sont rarement des signes clairs, évidents, mais des signes qu’il convient de reconnaître et d’interpréter. 

 

    Comment reconnaitre les signes que Dieu nous donne à travers ces multiples médiations humaines ? L’évangile de Luc au chapitre 11 nous montre Jésus qui se plaint que ses compatriotes ne perçoivent pas les signes que Dieu leur envoie à la différence des gens de Ninive qui ont entendu la parole de Jonas. Les compatriotes de Jésus auraient voulu, sans doute comme nous, que Dieu leur adresse des signes évidents qu’ils ne pourraient pas récuser. Mais cela serait contraire au choix libre que Dieu souhaite avoir avec nous dans nos relations avec lui. Les signes que Dieu nous adresse ne forcent ni notre intelligence, ni notre coeur. Il s’agit de les reconnaître, de les accepter, de les interpréter.

    Il est vrai que reconnaître les signes de Dieu ne peut se faire sans une certaine disponibilité du coeur et de l’esprit. Nous utilisons souvent le mot « accueil » pour dire cette disponibilité. Il est vrai que, et c’est bien compréhensif, une grande souffrance peut rendre difficile cet « accueil ». Nous l’avons déjà dit ce matin, naturellement la souffrance nous enferme et cet enfermement rend bien difficile l’accueil et particulièrement l’accueil des signes de Dieu tellement discrets. Nous ne pouvons penser à autre chose que notre souffrance et rien ne peut nous apaiser.

    Cependant lorsque nous arrivons à dépasser ce moment d’isolement intérieur, lorsque nous arrivons à voir la vie avec un regard positif malgré notre douleur, il devient possible de repérer ces petits signes qui disent une présence de Dieu dans notre souffrance par l’intermédiaire, la médiation de personnes ou d’événements qui traversent notre peine.

 

3 - Notre humanité est-elle conduite par un dessein providentiel ?

    Si Dieu veut le bonheur de l’homme, faut-il penser que le monde et que chacun de nous est conduit par un dessein divin providentiel ? La notion de providence a été interprétée au cours des siècles de multiples manières. On a pensé à certaines époques que la Providence était un agir de Dieu commandant chacune de nos vies, chacune de nos actions en ce sens que Dieu dirigerait tous les événements de nos vies, en serait l’auteur. Les événements de notre vie seraient ainsi voulus par Dieu, que ces événements soient heureux ou douloureux. Cette conception place Dieu non pas « avec nous » dans l’événement mais comme responsable de ce qui nous arrive. Ce n’est pas la vision chrétienne de la Providence.

    La notion de Providence telle que nous pouvons la comprendre aujourd’hui a une double signification.

 

D’abord la Providence, c’est « Dieu avec nous ». Déjà dans l’Ancien Testament nous voyons que les « justes » situent Dieu au coeur de leur vie comme celui qui les soutiens et les protège. C’est ainsi que nous avons ces belles formules en particulier dans les psaumes  comme dans le psaume 17 (18) : « Je t'aime, Seigneur, ma force : Seigneur, mon roc, ma forteresse, Dieu mon libérateur, le rocher qui m'abrite, mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire ! » v. 3 ; ou encore dans le psaume 23 (22) : « Tu es avec moi ; ton bâton me guide et me rassure » v.4.

    Le Nouveau testament et plus explicite encore. Jésus est l’Emmanuel mot qui signifie justement « Dieu avec nous ». « Être avec » est un concept intéressant car il souligne que Dieu ne surplombe pas les événements de notre vie, mais qu’il est dedans comme Jésus était dedans la vie des hommes voilà deux mille ans. Il souligne également une réelle efficacité comme d’ailleurs toute présence qui est un lien fort. Cette présence n’est pas neutre, elle n’est pas indifférence, elle produit des fruits. Les fruits sont multiples : ce sont des fruits de partage de la peine, des fruits de compassion, de réconfort, mais aussi de lumière et de force.

 

    L’autre signification de la Providence au regard de l’histoire des hommes, c’est l’orientation de toute l’humanité vers la participation heureuse à la vie même de Dieu. Il s’agit là de la présence de Dieu dans le temps des hommes, dans le déroulement de cette humanité dont on peut décrire les commencements sans pour autant en prévoir la fin. Ainsi la Providence serait cet élan de vie et d’amour qui traverse l’humanité pour la conduire jusqu’à un accomplissement heureux.

    La Providence a donc une double portée : elle nous invite à nous appuyer sur une présence aimante dont la puissance se manifeste à la force, au courage, à la lumière qu’elle apporte. L’autre aspect de la Providence consiste à nous aider à découvrir un sens, non pas à l’événement vécu surtout lorsqu’il est terrible, mais ce sens est à découvrir à l’intérieur de notre souffrance. Dieu montre un chemin difficile mais qui donne du sens à notre vie. Nous savons que ce chemin est celui du don de soi, du service, de notre capacité à comprendre et à compatir à la peine d’autrui.

 

 

4 - Pourquoi Jésus ne refait pas pour moi les guérisons qu’il a faites voilà 2000 ans ?

    Nous avons évoqué cette douloureuse interrogation ce matin. En ouvrant l’évangile de Luc au chapitre 7, nous lisons le récit de cette veuve du village de Naïm qui avait perdu et son mari et son Fils unique. Saisi de compassion Jésus arrête le cortège funèbre et, pour que cette femme ne pleure plus, il commande à la mort : « Jeune homme, je te l’ordonne, réveille-toi » Lc 7, 14. 

    Alors, pourquoi Jésus que nous croyons vivant ne fait-il pas la même chose pour moi ? Essayons de comprendre la portée des récits évangéliques à partir du passage de Luc. Quel est le message que contient ce récit ? Les commentateurs du récit de Luc mettent en parallèle le jeune homme mort et le personnage de Jésus. De même que ce jeune homme est relevé de la mort, ainsi Jésus sera relevé de sa mort. C’est pourquoi Luc désigne Jésus sous le nom de Seigneur, un titre qui est donné au Christ ressuscité. Nous voyons également que personne ne sollicite l’intervention de Jésus, mais c’est Jésus qui est saisi de compassion non pour le fils décédé mais pour sa mère. La compassion de Jésus est signe de la compassion de Dieu pour notre humanité souffrante. À travers ce récit, les premières communautés chrétiennes entendaient montrer que Jésus était vainqueur de la mort ; elles affirmaient aussi que Dieu est touché « jusque dans ses entrailles » par la douleur des hommes. Notre foi en la résurrection de Jésus nous invite à l’espérance pour notre propre résurrection. Si le fils unique de Naïm préfigure Jésus, c’est aussi notre propre avenir qui est annoncé.

 

    Je pense que ce que Dieu peut faire pour nous ne passe pas par le miracle tel que nous l’entendons. Ce que nous pouvons dire dans notre foi est que Jésus pleure avec nous sur notre chemin douloureux. 

    Mais la question demeure : il y a eu au fil des temps des miracles, pourquoi pas pour moi aujourd’hui ? Le miracle est d’abord un signe donné pour l’ouverture du coeur vers une transcendance. Je pense que Dieu ne peut agir qu’à travers une action à l’intérieur de chacun de nous. D’ailleurs les guérisons de l’évangile ne sont que des signes d’une action intérieure de Dieu ouvrant le coeur à une présence. C’est cette présence d’un Dieu qui a partagé la condition humaine jusque dans la souffrance et la mort qui est ce que notre foi nous dit et cette présence est une source de réconfort et de paix.

 

5 - Quelles peuvent être les attitudes du croyant dans l’épreuve ?

    Dans cette dernière partie, je voudrais voir avec vous quelques attitudes que notre foi nous suggère afin de trouver cette présence divine, source de paix intérieure.

    Disons d‘abord que, comme Job, nous avons le droit de crier notre détresse, d’exprimer notre colère, nos doutes à la face de Dieu. Ce n’est nullement une offense faite à Dieu qui, dans l’amour qu’il nous porte, accepte et comprend de l’intérieur ce que nous pouvons ressentir et qui nous fait nous exprimer ainsi. Il ne faut pas avoir de culpabilité car cela fait partie de notre condition humaine qui se révolte devant le malheur. L’expression de la détresse, même par des cris, des révoltes, des injures, des doutes, ne mettent nullement en cause notre attachement au Dieu de Jésus Christ. Nous vivons ce paradoxe : je crois en Dieu et en même temps je l’accuse de mon mal, de ma souffrance. Ce paradoxe est inhérent à notre condition humaine laquelle est ensemble les émotions douloureuses, les espérances, les refus et la confiance. Ces attitudes paradoxales sont reçues, si je puis dire, humblement par Dieu qui connait le coeur de l’homme.

    Mais venons-en à quelques attitudes source d’une véritable paix. Nous pouvons en citer trois :

a) Vivre dans la présence de Dieu et de ceux que nous aimons

b) Entrer dans l’espérance de Jésus vivant

c) Se soutenir fraternellement les uns les autres.

 

a)Vivre dans la présence de Dieu et de ceux que nous aimons.

    La foi nous dit que Dieu est présent en chacun de nous. Nous l’avons déjà dit : dès le premier instant de notre vie, Dieu inscrit au plus profond de notre être une trace de son amour. Le croyant vit dans cette conviction qu’il y a en lui comme d’ailleurs en tout être humain, un amour divin qui habite tous les actes, les gestes, les pensées d’amour que nous pouvons donner autour de nous. Cette présence est certes mystérieuse, mais elle se manifeste particulièrement dans les moments de silence, de contemplation, de don de nous-mêmes.

    N’est-ce pas l’expérience, même fugace et fragile que nous faisons. Le silence peut prendre plusieurs formes. Ce peut être un silence vide où nous sommes comme absents de tout comme de nous-mêmes. Ce peut être au contraire un silence plein, dans lequel je me retrouve moi-même, non pas dans l’émotion, les préoccupations, les soucies, mais dans ce que je suis réellement : une personne soufrante mais aimée. Ce silence devient alors un silence qui parle, non avec des mots car, comme ledit Éric-Emmanuel Schmitt « les mots ont été inventés pour explorer le visible, non l’invisible », mais par une paix intérieure, une certaine attente heureuse.

    La contemplation est aussi une expérience de présence. En effet, la contemplation est une sorte de communion intime entre soi et ce qui est contemplé. Lorsque nous regardons un beau tableau, un beau paysage, un ciel étoilé ou lumineux, nous éprouvons alors comme un lien intime, comme une rencontre intime non seulement avec ce qui est contemplé, mais au-delà avec le beau. C’est Platon, je crois, qui disait que le beau était une parole divine. Le fruit de cette contemplation est un sentiment d’accomplissement, parfois de plénitude qui nous accorde à l’infini, à l’absolu, à Dieu. Naît alors n nous une profonde communion apaisante.

    La présence divine se manifesté également à travers le don de nous-mêmes. Nous en avons tous fait l’expérience : dans des moments douloureux, le fait de donner un peu de soi aux autres, introduit comme une présence en nous, la présence d’un amour qui est comme l’écho du don que nous faisons de nous-mêmes. Cet écho est pour ainsi dire porteur du bien que nous avons offert à l’autre. Ce bien nous revient tout chargé d’une paix que nous n’avions pas espérée.

    La foi ainsi nous invite à vivre cette présence capable de nous envahir d’une véritable paix.

 

b) Entrer dans l’espérance de Jésus vivant.

    Le chrétien est invité à entrer dans l’espérance de Jésus vivant. L’espérance est très différente de l’espoir. L’espoir est une hypothèse incertaine : on peut espérer des jours meilleurs, mais ces jours futurs ne répondent peut-être pas à notre espoir. Tout autre est l’espérance du chrétien. Dans sa lettre aux Romains, Saint Paul la décrit ainsi : « Nous qui sommes donc devenus justes par la foi, nous voici en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis ; et nous mettons notre fierté dans l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu. Bien plus, nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même, puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ; la persévérance produit la vertu éprouvée ; la vertu éprouvée produit l’espérance ; et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » Rm 5, 1-5. Saint Paul peut affirmer que l’espérance ne déçoit pas à cause de sa foi au Christ vivant. Nous aussi, nous mettons notre foi en Jésus vivant afin d’être habités par l’espérance, celle qui a ressuscité Jésus d’entre les morts.

 

c) Se soutenir fraternellement les uns les autres.

    Enfin il faut montrer l’importance pour le chrétien du soutien fraternel. Certes, cette expérience n’est pas réservée aux croyants, mais le chrétien a des raisons supplémentaires de trouver un apaisement à sa douleur dans le soutien des autres. Pourquoi ? J’en vois plusieurs raisons. La première est la fraternité dont la source est le regard d’amour d’un Dieu que Jésus nous a appris à nommer « Père ». Notre foi en Dieu, Père de tous les hommes, nous permet de nous appuyer les uns sur les autres certes au titre d’une humanité commune, mais aussi comme les enfants d’un même Père, comme des frères et des soeurs. Une autre raisons vient de notre foi en ce qu’on appelle le « Corps du Christ ». C’est comme membres d’un même corps que nous pouvons et devons nous soutenir les uns les autres. Rappelons-nous la comparaison du corps fait par Saint Paul dans sa première lettre aux Corinthiens : « Prenons une comparaison : le corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ… Le corps humain se compose non pas d’un seul, mais de plusieurs membres. Le pied aurait beau dire : « Je ne suis pas la main, donc je ne fais pas partie du corps », il fait cependant partie du corps… L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous »… Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie. Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps » 1 Co 12, 12…27.

    Ces raisons nous permettent d’accueillir le soutien des autres comme un baume sur notre souffrance. Nous croyons que ce soutien va au-delà d’une amitié fraternelle, elle est un lien organique qui donne au partage une dimension profonde insoupçonnée.

 

 

 

 

Publié dans Conférences

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