« Le silence de Dieu » ou l’efficacité de la prière

Publié le par Père Maurice Fourmond

Buffet de la Roquette

Rencontre du 30 Novembre 2016

 

« Le silence de Dieu »

ou l’efficacité de la prière

 

    Dans cette seconde rencontre, je voudrais tenter de clarifier le trouble qui nous saisit après avoir entendu cette parole pourtant très claire de Jésus telle que Matthieu nous l’a rapportée : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira » Mt 7, 7-8. Nous accueillons cette parole comme vraie au vu des miracles que Jésus a opéré tout au cours de sa vie publique. En effet nous n’avons pas d’exemple que des aveugles, des boiteux, des paralysés ayant crié leur détresse vers Jésus, aient été écartés sans que Jésus n’aie guéri leur infirmité. Hélas, notre expérience est tout autre, du moins en apparence : combien de fois j’ai crié vers le Seigneur en lui demandant de guérir un malade qui m’était cher, ou de dénouer une situation pénible, ou d’apporter la réconciliation et la paix dans une relation qui s’effondrait et rien ne s’est passé comme je l’espérait.

 

1 - Les miracles de Jésus

    J’en viens alors à me poser la question de l’efficacité de la prière, en tous cas de la mienne sans en comprendre les raisons : que veut dire Jésus quand il affirme que notre prière sera exaucée ? Avant d’aborder le coeur de notre sujet, je voudrais dire un mot des miracles de Jésus. Curieusement seuls les synoptiques parlent de miracles, Jean dans son évangile n’emploie jamais le mot miracle, il emploie le mot de « signe ». Par là l’évangéliste entend nous dire que ces guérisons que Jésus opère sont faites dans un but précis, manifester que l’attente messianique du peuple d’Israël s’accomplie, montrer que Jésus est bien le Messie annoncé par les prophètes. Cela est dit à plusieurs reprises par Jésus lui-même reprenant les paroles du prophète Isaïe, comme dans sa réponse à la question des disciples de Jean Baptiste : « Jean le Baptiste entendit parler, dans sa prison, des œuvres réalisées par le Christ. Il lui envoya ses disciples et, par eux, lui demanda : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus leur répondit : « Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle » Mt 11, 2-5. Certes, ces guérisons sont provoquées par la grande compassion de Jésus devant la détresse humaine, mais dans le contexte de l’Incarnation, elles ont un sens particulier qui déborde le lien entre la prière qui lui est adressée et la guérison donnée. Pour être des signes qui parlent, ces guérisons de Jésus devaient être exceptionnels, sortir de l’ordinaire, autrement elles ne pouvaient pas toucher les gens et les inciter à croire en sa messianité ; ces signes concernaient donc essentiellement le temps de la révélation messianique. Même si l’Église reconnaît aujourd’hui encore des miracles, ceux-ci sont encore des signes exceptionnels qui transmettent un message à l’ensemble du peuple chrétien. Il convient donc de rechercher ailleurs l’efficacité de notre prière.

 

2 - Comment Dieu agit dans notre monde ?

    Toute l’histoire de la Révélation nous montre Dieu agissant dans le monde. Mis à part le mythe de la création (« Dieu dit et cela est »), les récits d’alliance avec Abraham, les récits de la libération d’Égypte, de l’entrée en Canaan puis de l’organisation sur la terre promise sont tous des événements attribués à Dieu, mais toujours réalisés par des médiations humaines. Prenons un exemple dans le livre de l’Exode. Au buisson ardent, Dieu dit à Moïse : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un beau et vaste pays, vers un pays, ruisselant de lait et de miel, vers le lieu où vivent le Cananéen, le Hittite, l’Amorite, le Perizzite, le Hivvite et le Jébuséen » Ex 3, 7-8. D’accord, Dieu dit qu’il va libérer son peuple, mais comment ? Il va charger un homme, Moïse, de réaliser cette libération du peuple. Certes la foi dit que c’est Dieu qui a libéré son peuple de l’esclavage, mais c’est par la médiation de Moïse. Dieu n’agit pas directement, il passe par des médiations humaines. 

 

    Un autre exemple encore bien plus lumineux, c’est la volonté de Dieu d’ouvrir à l’humanité une relation aimante, filiale avec lui, la volonté de partager sa propre vie avec ces humains qu’il aime. Comment Dieu va-t-il agir ? la seule façon digne à la fois de Dieu et de l’homme est de passer par une médiation humaine : l’homme Jésus. C’est par un homme que Dieu a réalisé son projet inouï d’associer l’homme à sa vie divine. Dieu a agi pour le salut de l’humanité par une médiation humaine, la vie, la mort et la résurrection d’un homme, Jésus de Nazareth.

 

    Nous-mêmes, quand nous réfléchissons à la façon dont nos vies se sont déroulées, nous pouvons repérer telle personne, telle rencontre, tel livre, tel événement qui ont été des facteurs déterminants dans l’évolution de nos vies. Certes, sur le moment nous n’avons pas réalisé que Dieu était présent dans ces événements, nous n’en prenons conscience le plus souvent que plus tard. Vous connaissez peut-être cette histoire apparemment humoristique de l’homme qui était en train de se noyer. C’était un homme dont la confiance en Dieu était telle qu’il était persuadé que Dieu en personne viendrait le sauver. Il pensait que Dieu allait venir visiblement le tirer de la noyade, aussi quand des passants ont voulu lui envoyer une bouée il refusa : non, c’est Dieu qui va me sauver. Par deux fois des pompiers sont venu et ont voulu le tirer de l’eau mais il a refusé : non, Dieu va me sauver. Finalement cet homme se noya. Arrivé au paradis, il fit des reproches à Dieu : j’avais tellement confiance en toi et tu n’a rien fait pour me tirer de l’eau. Et Dieu de lui répondre : mais je t’ai envoyé par trois fois des sauveurs et tu les as refusés ! Derrière cette petite histoire, une vérité profonde nous est transmise : Dieu agit toujours par des médiations humaines, à nous d’y reconnaître sa présence qui délivre. Bien sûr, c’est la foi qui nous fait dire que Dieu a agi par telle médiation humaine et le non croyant n’y voit que l’intervention d’un homme. Mais  le chrétien qui croit que Dieu est présent dans sa vie peut reconnaître à travers l’action humaine, une force plus grande, l’impulsion d’un amour qui dépasse l’homme et lui donne, sans qu’il en ait conscience, de soutenir et d’aider l’autre à grandir.

 

    Certains diront, mais bien des spirituels ont eu des révélations directe de Dieu. Je pense que ce langage est ambiguë. Même les grands mystiques entendent le message de Dieu à travers la médiation de leurs pensées, d’une lumière sur tel événement, d’un amour qui les envahie. C’est la foi qui leur fait dire que ces pensées, ces lumières, cet amour venaient de Dieu. Certains reconnaissent immédiatement la présence de Dieu, d’autres ont besoin de temps pour en prendre conscience. C’est un peu comme Jacob à son réveil, se rappelant le songe qu’il avait eu pendant son sommeil : « Il eut un songe : voici qu’une échelle était dressée sur la terre, son sommet touchait le ciel, et des anges de Dieu montaient et descendaient. Le Seigneur se tenait près de lui. Il dit : « Je suis le Seigneur, le Dieu d’Abraham ton père, le Dieu d’Isaac. La terre sur laquelle tu es couché, je te la donne, à toi et à tes descendants. Tes descendants seront nombreux comme la poussière du sol, vous vous répandrez à l’orient et à l’occident, au nord et au midi ; en toi et en ta descendance seront bénies toutes les familles de la terre. Voici que je suis avec toi ; je te garderai partout où tu iras, et je te ramènerai sur cette terre ; car je ne t’abandonnerai pas avant d’avoir accompli ce que je t’ai dit. » Jacob sortit de son sommeil et déclara : « En vérité, le Seigneur est en ce lieu ! Et moi, je ne le savais pas. » Gn 28, 12-16. Jacob a eu une expérience mystique et il a reconnu après que dans ce songe, Dieu était présent.

 

    Notre expérience personnelle vient confirmer cette certitude de notre foi. Lorsque nous réfléchissons sur tel ou tel moment important, tel ou tel événement fort dans nos vies, nous prenons conscience après coup que Dieu était là, même si, sur le moment nous avions l’impression qu’il était absent ou silencieux.

 

    La conscience que Dieu est présent dans les divers événements de nos vies demande une certaine proximité avec Dieu, une certaine complicité avec lui. C’est tout le sens de la vie spirituelle d’un chrétien. C’est pourquoi une vie dans laquelle nous essayons de vivre proche de Dieu par la méditation de sa parole, par des moments de silence intérieur où nous nous rendons disponibles à cette présence réelle mais invisible, nous permettent de discerner ces signes multiples que Dieu ne cesse de mettre sur notre route. Car Dieu ne cesse de nous donner des signes qu’il nous appartient de déchiffrer. Évidemment il ne s’agit pas de voir en tout des messages divins. Dieu est présent dans notre vie sans pour autant vouloir que chaque parole, chaque geste de notre part, chaque façon de remplir notre journée soient porteur d’un message essentiel. Dieu parle, mais il n’est pas bavard ; sa présence conforte mais elle ne dirige pas chacun de nos mouvements et ce serait une illusion malsaine de voir en tout l’expression d’un message divin orientant notre vie ou de dire en tout : c’est Dieu qui a voulu cela.

 

    Mais certaines circonstances importantes ou dramatiques dans notre vie vont suscité une parole de Dieu en lumière ou courage, parole qui nous est transmise par des signes humains. L’exemple du prophète Élie est fort. Élie fuyait la colère de la reine Jézabel. Découragé il se couche et demande la mort : « « Je n’en peut plus ! Maintenant Seigneur, prends ma vie car je ne vaux pas mieux que mes pères » 1 R 19, 4. Le Seigneur commence par le réconforter en envoyant un messager poser une cruche d’eau et un pain près de lui. Et Élie réconforté va reprendre sa route. Il arrive au mont Horeb et Dieu se manifeste à lui, non pas par des manifestations spectaculaires, mais comme dit l’Écriture par « le bruissement d’un souffle ténu » ou selon la traduction littérale de l’hébreu : « par un fin silence ». À nous de reconnaître la présence de Dieu à travers le pain ou la cruche placée sur notre route ou même « un fin silence », encore faut-il avoir un coeur ouvert pour discerne la présence divine dans le fin silence.

 

3 - Le sens de la prière de demande.

    Certains chrétiens, dans la certitude de foi que Dieu connait nos besoins et qu’il nous accompagne à chaque instant de notre vie, estiment que la prière de demande est inutile, qu’elle n’a pas de sens ; pourquoi demander quelque chose à Dieu qui connaît ce que nous lui demandons avant même que nous ne l’ayons formulé. Je crois le contraire, pourquoi ? Parce que la prière de demande est fondamentalement l’expression d’une confiance filiale, non pas en ce sens que nous attendrions que Dieu qui est notre Père réalise l’objet de notre demande, mais parce qu’il est normal de confier à quelqu’un que nous aimons et dont nous sommes sûr de l’amour, il est normal d’exprimer ce qui nous tourmente, nos craintes, nos espoirs, bref notre vie. La prière de demande devint simplement l’expression de l’amour que j’ai pour Dieu, de la confiance que je lui fais, plus profondément encore de l’amitié qui nous unit. On confie ses désirs, ses craintes, ses espoirs à un ami. Or Dieu souhaite que nous soyons vraiment un ami pour lui. Comme le dit Jésus à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » Jn 15, 15.

 

    D’autre part, nous croyons qu’il y a toujours une réponse de Dieu. Même si nous savons que Dieu ne nous donne pas nécessairement ce que nous demandons, nous  croyons que la toute puissance de son amour m’apportera ce qui m’est nécessaire aujourd’hui pour grandir dans mon humanité. Vous avez sans doute remarqué que Saint Luc, parlant de notre prière, compare notre relation à Dieu à la relation d’un père avec ses enfants : «Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » Lc 11, 11-13. La réponse de Dieu à notre prière consiste toujours à nous donner son Esprit. Exprimons cela autrement : Dieu nous a déjà tout donné en nous donnant la vie, en nous donnant ce monde à gérer, en nous donnant sa présence intime en son Fils Jésus de Nazareth, il ne peut rien nous donner de plus, rien d’autre sinon lui-même. Le don de l’Esprit Saint comme réponse à toute prière, c’est Dieu qui se donne comme celui qui aime se donne à celui qu’il aime. Il ne donne pas des choses, il ne modifie pas des événements, il se donne.

 

    Mais en se donnant, en donnant son Esprit, Dieu nous apporte  une lumière, une force, un courage qui vont nous permettre de prendre en main notre vie quelle qu’elle soit pour l’orienter vers notre accomplissement, pour que nous puissions devenir un peu ce que nous sommes, ce à quoi nous sommes appelés et qui nous apportera du bonheur.

 

    C’est ainsi que notre prière est toujours efficace et cela bien au-delà de ce que nous espérons. Certes la réponse de Dieu ne vient pas résoudre miraculeusement nos problèmes, mais, ce qui est bien plus important, elle nous permet d’affronter les difficultés en homme, en femme raisonnables et libres et, à travers ces difficultés, de grandir en humanité.

 

4 - Le sens de la notion de providence.

    La notion de providence a été interprétée au cours des siècles de façon trop matérialiste avec des conséquences désastreuses. Quand on dit que Dieu dirige les événements du monde, qu’il dirige ma propre vie, nous risquons d’éliminer cette liberté qui est pourtant le centre de notre vie car seule elle permet d’aimer en vérité. Il y a deux manières de comprendre l’affirmation : Dieu dirige le monde ; l’une consiste à penser que tout est programmé d’avance, que chaque événement est déjà inscrit tel quel dans le registre du temps. Une telle façon de voir fait de nous des objets. Si tout est programmé « à l’avance », si ce que je dis, ce que je fais est déjà inscrit sur l’échelle du temps, alors je ne suis qu’un objet, un robot et je n’ai alors pas à me sentir responsable de quoique ce soit. Mais il est une autre façon de comprendre que Dieu dirige le monde : elle consiste à affirmer que Dieu est présent à chaque instant, permettant à chaque être d’exister et de réaliser ce qu’il est selon les caractéristiques de son être propre.

 

    C’est ainsi que la providence ne veut pas dire que Dieu va modifier tel ou tel événement selon son bon plaisir, mais que Dieu est présent à chaque instant de ma vie, dans les événements heureux comme dans les événements douloureux afin de se donner à moi, de me donner son Esprit de lumière et de force qui me permettra d‘affronter la vie en gardant la paix du coeur. Adrien Candiard dans ce livre magnifique « Veilleur, où en est la nuit » a ces mots qui résument bien le sens de notre confiance en Dieu : « Quand le monde qui nous entoure nous fait peur, l'espérance chrétienne ne nous dit pas de rester là à pleurnicher parce que tout va mal, ni de sourire bêtement parce que tout irait bien, elle ne nous invite pas a attendre que Dieu détruise ce monde-là pour en construire un autre , elle nous pose une question très simple comment faire de tout cela une occasion d’aimer davantage? C’est la question que nous devrions nous poser devant toutes les nouvelles, les bonnes comme les mauvaises, celles du journal télévisé comme celles du téléphone personnel Comment puis-je en faire une occasion d aimer? ».

 

    Cette conception de la providence concilie à la fois la toute puissance de l’amour qu’est Dieu et la responsabilité de l’homme que Dieu a placé dans le monde afin qu’il créée ce monde avec lui.

    

Conclusion

    Ainsi l’efficacité de la prière se situe non pas dans la réalisation matérielle de ce que j’exprime dans ma prière, mais dans un partage avec Dieu de ce que je vis quotidiennement. C’est la conviction de la foi que Dieu m’accompagne chaque jour, partageant ce que je vis sans me contraindre mais insufflant ce que je vis du souffle de son Esprit. Vivre « avec » celui qui m’aime comporte une puissance étonnante pour construire notre vie. J’ai toujours aimé la parole du Christ : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger » Mt 11, 28-30. Nous savons qu’un joug est une pièce de bois qu’on met sur les épaules de deux boeufs afin qu’ils puissent tirer une charge qu’un seul ne pourrait faire bouger.

 

    Ainsi la prière ne consiste pas à exiger de Dieu qu’il change les événements, mais que, par Jésus, il porte avec moi les difficultés de ma vie comme aussi ses joies et ainsi me fasse grandir en humanité selon ce que Dieu désire pour moi.

 

Publié dans Conférences

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