"La joie" Session Abondance 2016 topo 3

Publié le par Père Maurice Fourmond

Abondance 2016

 

3ème rencontre : mercredi matin 13 juillet

 

    Nous voudrions réfléchir sur le lien entre la joie et les autres et pour amorcer notre échange, trois questions :

1- Que penser de cette affirmation : « La joie, c’est les autres ! »

2- Celui qui n’aime pas peut-il être heureux ?

3- Celui qui n’a pas été aimé peut-il être heureux ?

4- Le bonheur des autres est-il nécessaire à mon bonheur ?

5- Le bonheur collectif

 

    Tout ce que nous avons réfléchi les jours précédents reliait la joie aux relations que nous pouvions avoir, relations avec les autres, relation avec Dieu. Nous avons souligné qu’il ne s’agissait pas de n’importe quelle relation, mais d’une relation qui impliquait le don de soi, un amour de vérité. Seul ce type de relation où on donne et où, en même temps, on reçoit peut faire naître la joie et le bonheur. La question qui nous anime aujourd’hui touche à la qualité de relation que nous entretenons les uns avec les autres.

    Dans une première partie, nous pourrons voir que l’isolement conduit à la mort, que c’est un amour reçu et donné qui seul construit le bonheur et provoque la joie, nous pourrions analyser le climat de tristesse qui habite tant de nos contemporains et nous pourrions trouver dans la Parole de Dieu des éléments qui confirment notre façon de voir la joie et le bonheur. Et nous nous poserons la question : Le bonheur des autres est-il nécessaire à mon bonheur ?

 

1- Une relation aimante est nécessaire tant au bonheur qu’à la joie.

    Une vie isolée conduit à la mort. Il est banal de le dire tant l’expérience le démontre. La Bible l’annonce dès les premiers chapitre de la Genèse : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul » Gn 2, 18. La complémentarité des sexes n’est pas seulement pour permettre la reproduction de l’espèce, mais la joie de chacun des partenaires. Nous savons que la pensée de l’Église a évolué sur le mariage. Pendant longtemps la seule fonction était la procréation. On peut facilement le comprendre quand on sait que la mortalité infantile était catastrophique ; procréer était nécessaire à la survie de l’espèce. Aujourd’hui l’Église place en premier lieu non pas la procréation mais le soutien mutuel entre les époux ce qui suppose l’échange, le partage et la construction du bonheur.

    Dans son livre « Les Tisserands », Abdennour Bidar écrit : « Une grande erreur issue du siècle des Lumières a été de laisser accroire que l'« individu » est un « tout ›› indépendant du reste, une individualité autonome dans le sens le plus dégradé du terme: celui d'un égoïsme ou d'un individualisme triomphant. Ce mythe de l'homme qui n'aurait pas besoin des autres mais qui pourrait et devrait se suffire s'est traduit dans les formes multiples de l'individualiste forcené qui s'est développé dans nos sociétés... Ce culte de l'individu tout-puissant nous a fait un mal immense... Ces individualités n'ont pas appris à compter assez sur les autres, pas appris à «bien dépendre» d'autrui par des liens de solidarité et de fraternité... La première illusion de ne pouvoir compter que sur soi-même entraîne mécaniquement la seconde illusion d'être «seul contre tous ››, et donc la construction d'un monde dans lequel « l'homme est un loup pour l'homme ›› (p. 63-64). À l’inverse, toute la foi chrétienne nous parle de cette solidarité fondamentale sans laquelle aucune joie aucun bonheur n’est possible. Rappelons-nous la parole de l’apôtre Paul : « Qui donc faiblit, sans que je partage sa faiblesse ? Qui vient à tomber, sans que cela me brûle ? » 2 Co 11, 29. La comparaison du corps dans la première aux Corinthiens chapitre 12 nous montre l’exigence de solidarité entre tous les membres du corps : « L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous » 1 Co 12, 21. 

    Nous pouvons en conclure que l’isolement est mortel car contre le réel de la vie, contre la loi fondamentale de la vie. Ainsi seule la relation avec les autres peut construire quelque chose de vivant, quelque chose qui donne du sens et s’apparente au bonheur. Nous avons déjà souligné combien l’amour pouvait faire naître la joie et le bonheur. Pourquoi ? Parce que « être aimé » comporte des éléments qui conduisent à la joie. Le premier c’est la prise de conscience que nous sommes précieux pour quelqu’un ; je compte pour quelqu’un et donc ma vie est importante, elle prend du sens dans ce regard qui me donne une place chez autrui. Si je suis aimé, cela veut dire aussi que je ne suis pas seul à porter mes difficultés et mon fardeau. Rappelons-nous la parole de Jésus nous invitant à prendre son joug : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger » Mt 11, 29-30. Le joug est cette pièce de bois placé sur les épaules de deux boeufs afin qu’ensemble ils puissent tirer un fardeau trop lourd pour un seul. L’amour d’un autre et particulièrement l’amour du Christ implique que nous sommes attelés tous les deux à une même charge trop lourde pour un seul. Ce partage par amour apporte un suppléent de paix, d’espérance et même de bonheur.

    Être aimé change les conditions de ma vie, m’apportant une présence qui soutiens, apaise et laisse émerger la joie et le bonheur. En retour, aimer donne une force et un dynamisme qui fait avancer dans la vie ; rappelons-nous la traduction de Chouraqui des béatitudes, « en marche ». Aimer donne l’impulsion nécessaire pour franchir les obstacles et créer du bonheur. Je pense que d’une manière ou d’une autre, nous avons tous fait cette expérience.

 

2- Mais celui qui n’aime pas peut-il être heureux ?

    Un petit être qui a été peu aimé en porte les traces pendant longtemps quand ce n’est pas toute la vie. Les confidences des gens reçus au cours de ma vie de prêtre m’ont montré que l’amour des parents n’est pas toujours perçu par le jeune enfant ; certains disent qu’ils n’ont pas été aimés par leurs mère ou par leur père, même si la réalité est peut-être plus nuancée. À l’âge adulte, ces personnes manifestent des difficultés relationnelles graves, ce qui indiquerait l’importance d’avoir été aimé pour créer des relations heureuses.

    On voit alors combien cette relation aimante dans la petite enfance est structurante dans la construction du bonheur. Ce n’est pas sans raison si le Christ résume toute la Loi et les prophètes dans le seul commandement de l’amour. C’est au cours du dernier repas qu’il prit avec ses amis avant son arrestation ; Saint Jean le rapporte ainsi : « Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » Jn 34-35. Jésus résume donc ainsi ce qui constitue l’essentiel non seulement de la foi chrétienne, mais de la vie humaine. Remarquons toutefois qu’il ne s’agit pas d’un amour ordinaire, mais un amour comme Jésus en a donné l’exemple, un amour qui s’apparente à Dieu lui-même. Si Jésus résume l’essentiel de la vie humaine dans l’exigence de l’amour mutuel, puisque le désir de Dieu est justement notre bonheur, il convient de lier le bonheur avec un amour reçu et donné.

    D’où la question : Celui qui n’a pas reçu d’amour ou celui qui n’aime pas peut-il être heureux ? Il parait impossible que des personnes n’aient jamais fait l’expérience de l’amour dans leur vie. Même les personnes les plus détruites ou les plus criminelles ont fait au moins une fois même modestement l’expérience d’une certaine forme d’amour quand ce ne serait qu’à travers une solidarité ou parfois une réelle amitié. On a rapporté que des bourreaux pendant la dernière guerre étaient paradoxalement de bons pères de famille. On objectera qu’on peut trouver du bonheur et de la joie en dehors d’une relation  comme par exemple lorsqu’un chercheur a fait une belle découverte. Toutefois, dans ce cas, il convient de prendre conscience que la découverte qui provoque une profonde jubilation chez le chercheur, même si on peut se l’attribuer à soi-même, bénéficie toujours du travail de personnes qui nous ont précédées et dont nous sommes redevables. On peut donc affirmer qu’un bonheur même circonscrit à un individu, n’existe que grâce à de multiples relations conscientes ou non. Certes, dans le cas d’une découverte, on ne peut pas parler directement d’une relation aimante avec des gens, cependant comment ne pas mettre de l’amour même inconsciemment dans ce qui construit notre humanité comme la recherche de tant et tant de personnes dans notre monde.

    Celui qui a le sentiment qu’aucun amour ne traverse sa vie est-il exclus du bonheur ? La réponse du chrétien est que, même si quelqu’un, par impossible, n’avait jamais ressenti le fait d’être aimé, il serait toujours porté dans les bras de Dieu en sorte q’un jour il puisse découvrir cet amour infini qui n’a cessé de le porter et enfin accueillir une joie qu’il n’avait peut-être jamais encore ressentie.

 

3- Le bonheur des autres est-il nécessaire à mon bonheur ? 

    Pour dire les choses autrement : est-ce que je puis être heureux si mon frère est malheureux ? Cette question soulève plusieurs réflexions. La première est la place de la compassion dans notre vie. Il nous arrive sans doute de n’être pas touchés par le malheur des autres soit parce que ces autres sont très loin de nous, soit parce que nous-mêmes nous sommes trop envahis par nos propres difficultés, soit hélas parce que nous sommes indifférents à ce qui n’est pas notre propre environnement personnel. Les chrétiens ont été invités cette année à s’interroger sur la miséricorde. Or, la miséricorde est d’abord le fait d’être touché par autrui. Nous avons, comme chrétiens, la chance de croire en un Dieu qui nous a été révélé vulnérable, un Dieu qui est touché par la détresse des hommes comme cela est rapporté dans le livre de l’Exode dans le récit du buisson ardent. Dieu dit à Moïse : «J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un beau et vaste pays, vers un pays, ruisselant de lait et de miel, vers le lieu où vivent le Cananéen, le Hittite, l’Amorite, le Perizzite, le Hivvite et le Jébuséen. Maintenant, le cri des fils d’Israël est parvenu jusqu’à moi, et j’ai vu l’oppression que leur font subir les Égyptiens » Ex 3, 7-9.

    Nous avons la chance d’avoir eu peu à peu une meilleure compréhension de qui est Dieu : non plus le Dieu immobile, insensible, regardant de haut ses petites créatures, mais un Dieu touché par nos détresses, un Dieu compatissant et tout particulièrement un Dieu qui a pris le risque de prendre notre condition humaine et cela jusqu’au bout, jusqu’à la mort. C’est ce que rappelle Saint Paul dans sa lettre aux Philippiens : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » Ph 2, 5-8. La miséricorde ou encore la compassion sont des attitudes nécessaires au bonheur, et des autres et de nous. Le mot compassion ne dit-il pas « pâtir avec » « souffrir avec ». C’est ce que Dieu a voulu faire pour nous, pour notre bonheur.

    Je crois vraiment qu’on peut dire que Dieu ne peut pas être heureux si ses enfants ne sont pas heureux. N’est-ce pas d’ailleurs ce que ressentent tous les parents : ils sont malheureux si leurs enfants sont malheureux et inversement, ils se réjouissent de leurs joies.

 

    Une autre réflexion sur ce point consiste à parler de l’importance du partage et donc d’un bonheur ou d’une joie partagé. C’est l’expérience humaine générale. Dans toutes les cultures, une joie n’est réelle voire parfaite que si elle est partagée. Comment ne pas évoquer les fêtes à l’occasion soit d’une naissance, soit d’un mariage, soit d’un événement important pour le groupe, pour cette société particulière. On est invité à partager une joie. Comment ne pas penser aux trois paraboles de la miséricorde en Saint Luc. Chacune insiste sur le partage de la joie : « Si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ? Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !” Lc 15, 8-9. « Réjouissez-vous avec moi », la joie a besoin d’être partagée pour être pleine. Dans la parabole de la brebis perdue, le récit conclut : « De retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue ! » Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion » Lc 15, 6-7. Cette phrase de l’évangile n’entends pas opposer les justes et le pécheur converti, mais souligner que la joie n’est parfaite que lorsque les 100 brebis sont ensemble dans l’enclos du bercail. Entre parenthèse, cela nous aide à comprendre le sens de ce qu’on appelle « la fin des temps et le retour du Christ ». C’est seulement comme le dit Saint Paul parlant de cette fin des temps quand « Dieu sera tout en tous » 1 Co 15, 28, que la joie du ciel sera parfaite. Pensons aussi bien sûr à la splendide parabole du fils perdu et retrouvé qui s’achève par la fête, un repas de fête que le frère aîné hélas refuse de partager.

 

    Nous aurons l’occasion d’en reparler demain, mais je voudrais souligner que apporter un peu de bonheur à quelqu’un apaise en nous ce qu’il peut y avoir de détresse ou de difficultés. Soutenir un frère, lui apporter un peu de bonheur nous renvoie ce que nous apportons à l’autre et ce retour merveilleux nous procure un bonheur que nous n’attendions pas.

 

5- Le bonheur collectif

    Il convient aussi de dire un mot sur le bonheur collectif et, ce qui est différent, sur la responsabilité de la collectivité pour le bonheur de chacun.

    Le bonheur ou la joie collective se manifeste en particulier à travers les grandes manifestation d’une société déterminée. Bien sûr toute manifestation n’est pas l’expression d’une joie partagée, elle peut être au contraire l’expression d’une souffrance, d’une détresse commune. Cependant certaines manifestation provoque une véritable joie. Même si cette joie est très éphémère, elle est toutefois bien réelle. On pourrait analyser ces grandes manifestations comme le défilé du 14 juillet, la joie des joueurs ou des supporters quand leur équipe a gagné, les soirées entre amis, les bals populaires... Toutes les sociétés proposent des fêtes. Nous connaissons le slogan de la cité antique : « Du pain et des jeux ». Toute société a un besoin impératif de créer de la joie. Nous connaissons les dégâts d’une société triste, affligée de sinistrose, où l’espoir disparait.

    On peut donc parler d’une responsabilité de la collectivité pour favoriser un certain bonheur à chaque membre de cette société. Responsabilité difficile spécialement quand la conjoncture est défavorable. Cependant, il convient de prendre conscience que cette responsabilité n’incombe pas seulement aux dirigeants, mais à chaque citoyen dans la sphère qui est la sienne.

    Certes on ne peut pas faire le bonheur des autres sans eux, cependant, il est des attitudes, des paroles qui favorisent le dépassement de la tristesse pour entrer dans un commencement de paix et de bonheur. Nous le disons, il y a des personnes qui rayonnent de la paix ou de la joie. Ce « rayonnement » le plus souvent inconscient est cependant la marque d’une vie qui est accueillante d’une certaine joie intérieure et qui rejaillit sur ceux qui les entourent.

    

    

Publié dans Conférences

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