"La Joie" Session Abondance 2016 topo 4

Publié le par Père Maurice Fourmond

Abondance 2016

 

4ème rencontre : jeudi matin 14 juillet

 

    Nous voudrions réfléchir sur le paradoxe de la vie et bien sûr de la vie chrétienne : l’homme est fait pour le bonheur et la joie, alors que toute vie est largement blessée par la souffrance et la mort.

    Nous pourrions réfléchir à partir de ces questions :

1- Est-ce que personnellement les souffrances dans nos vies nous empêchent de trouver la joie. Ou encore la joie n’existe-t-elle qu’en dehors de l’épreuve ?

2- Comment garder la joie intérieure dans les épreuves ?

3- Comment comprenez-vous la dernière béatitude dans l’évangile selon Saint Matthieu : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » Mt 5, 11-12.

 

    Notre question est forte car qui n’a pas dans sa vie des épreuves parfois terriblement lourdes ? Comment comprendre que nous soyons faits pour le bonheur et que contrairement à cette destinée heureuse, nous traversons de nombreuses épreuves qui parfois cassent radicalement notre existence ? Comment comprendre cette contradiction : est-ce que il y a un ratage dans la construction de notre être humain ? 

 

 

1- Un bonheur non pas pour l’au-delà, mais pour l’aujourd’hui de nos vies.

    La première chose qu’il convient de dire et que le bonheur auquel nous sommes destinés n’est pas pour l’au-delà de notre mort, mais bien pour l’aujourd’hui de notre vie. On se console parfois avec cette pensée : je suis malheureux ici-bas, mais je serai heureux dans l’autre monde après ma mort. Ce n’est pas la pensée chrétienne : il n’y a pas un temps de malheur qui serait l’aujourd’hui de notre vie et un temps de bonheur réservé à l’au-delà de la mort. Cette pensée est contraire à l’idée de Dieu qui nous a été révélée par Jésus. Certes nous traînons encore cette pensée par exemple lorsque nous récitons le « salve regina » avec cette phrase  : « nous soupirons vers toi, gémissants et pleurants dans cette vallée de larmes » « ad te suspiramus, gementes et flentes, in hac lacrimarum valle ». Notre vie n’est-elle qu’une vallée de larmes ? Les paroles de Jésus que nous avons citées les jours précédents nous parlent de la joie non pas pour demain mais pour l’aujourd’hui de la vie «Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite » Jn 15, 11. Même si les temps de notre grammaire en présent passé et futur n’existent pas dans la langue sémite, Jésus ne parle pas à ses disciples pour demain, mais pour aujourd’hui. Mais alors comment concilier cette parole avec la réalité de notre vie parfois si difficile ?

 

    On ne peut pas non plus s’en tirer en disant que notre vie est partagée avec des moments heureux et des moments douloureux. On serait fait pour le bonheur, mais la vie est telle que cette destinée ne peut se vivre tout le temps mais seulement à certains moments. Il nous faudrait donc comprendre que cette destinée de bonheur est une hypothèse qui se réalise de temps en temps seulement, ces moments n’étant que l’annonce ou encore un avant-goût de ce que sera un jour, dans l’au-delà le vrai bonheur. Mais la parole de Jésus n’entend pas nous dire : mes amis vous aurez des moments douloureux, mais réjouissez-vous d’avoir quelques moments heureux car ils annoncent le vrai bonheur que vous aurez au ciel ! Je crois qu’il faut chercher autrement comment comprendre le paradoxe de la souffrance et du bonheur et voir si les deux ne sont pas conciliables en même temps et aujourd’hui, quitte à modifier un peu notre vocabulaire.

 

    Il n’est pas possible non plus de se référer à la pensée bouddhiste selon laquelle en supprimant le désir, on supprime la souffrance. Le bonheur n’est pas une absence, et l’absence de désir peut sans doute conduire lentement à la sérénité mais pas au bonheur.  Le bonheur n’est pas l’absence de soucis ou de souffrance, le bonheur est positif, c’est quelque chose de bon, de merveilleux et non pas une absence. C’est pourquoi, je pense que la question est plus profonde : il s’agit de comprendre qu’il est possible de garder en soi quelque chose qui s’apparente au bonheur même dans les souffrances de la vie. Peut-être faut-il chercher le bonheur à l’intérieur d’un état que l’on pourrait appeler « la paix intérieure ». N’est-ce pas ce que Jésus nous a laissé entendre lorsqu’il a dit à ses amis qu’il leur communiquait sa paix, en ajoutant, je vous la donne non pas comme le monde la donne : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé » Jn 14, 27. Jésus demande à ses amis d’écarter la peur devant les graves épreuves et les détresses : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé » et malgré tout d’accueillir sa paix.

    Je voudrais donc développer plusieurs aspects qui nous aideront à comprendre qu’une certaine manière de comprendre le bonheur n’est pas en contradiction avec les épreuves de la vie.

 

2- La joie comme la peine n’existent que parce que nous sommes sensibles

    Lorsque nous parlons de la souffrance, il nous faut prendre conscience que si nous souffrons, c’est parce que nous sommes des êtres sensibles. Un objet ne souffre pas. Notre sensibilité est à la fois ce qui est source de souffrance mais aussi de joie et de bonheur. Nous ne pouvons pas séparer la joie et la souffrance puisque les deux proviennent de la même source qu’est notre sensibilité. Nous en faisons d’ailleurs l’expérience : plus nous sommes sensibles et plus nous éprouvons avec intensité autant la joie que la peine. Nous utilisons aujourd’hui d’autres mots pour signifier cette capacité de bonheur et de souffrance. On parle de vulnérabilité. Les chrétiens sont placés cette année sous le signe de la miséricorde, nous en avons déjà parlé hier. Or la miséricorde, avant d’être la source du pardon est le fait d’être touché par l’autre. C’est ainsi que nous avons redécouvert la « vulnérabilité » de Dieu. Dieu qui est touché par cet autre que nous sommes, dans nos joies comme dans nos peines. Un Dieu vulnérable est tellement plus beau et attachant que le dieu immobile et indifférent décrit pas les philosophes. Une vision trop « essentialiste » de Dieu en fait un dieu que rien ne peut atteindre, ce qui est totalement contraire à la Révélation. Nous avons déjà cité le livre de l’Exode pour constater que le Dieu révélé est un Dieu qui est touché par la détresse de gens. Je la rappelle, c’est la parole de Dieu à Moïse au buisson ardent : « Le Seigneur dit : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens » Ex 3, 7-8. Cette vulnérabilité est donc ce qui est à la fois notre souffrance mais aussi notre dignité comme elle est un des aspects les plus beau et les plus attachants de Dieu.

    On peut aussi employer un autre mot que celui de vulnérabilité, un mot qui lui est d’ailleurs étroitement lié ; c’est le mot solidarité. La solidarité est le fait d’être partie prenante d’une destinée qui fait que ce qui affecte l’autre m’affecte aussi en joie comme en peine. Cette solidarité est au coeur de la Révélation chrétienne puisque notre foi nous dit que Dieu s’est tellement voulu solidaire de notre humanité qu’il a pris la totalité de notre condition humaine. Certes cette affirmation ne dit pas la cause de nos épreuves et de notre souffrance, mais elle nous invite à élargir notre façon de nous situer aussi bien dans la joie que dans la peine. 

 

3- Pourquoi l’imperfection du monde ?

    Un écrivain à qui on demandait ce qu’il dirait à Dieu s’il le rencontrait après sa mort avait répondu : « Pourquoi ta création est-elle si imparfaite ? ». Distinguons le mal et le malheur. Le mal est le fruit pervers de la responsabilité humaine. De ce point de vue, la création n’est pas mal faite, mais il revient à l’homme de créer des conditions de respect et de dignité pour tout être humain. Dans ce cas, ce n’est pas la création qui est mal faite, mais le risque d’une liberté humaine qui peut s’exercer dans deux directions opposées, tant pour construire le bien que pour faire le mal. Par contre on appellera malheur la souffrance qui touche les personnes lorsque des circonstances indépendantes de la volonté humaine viennent bouleverser leur vie comme les catastrophes naturelles ou les maladies. Nous n’avons pas de réponse au pourquoi le malheur des hommes, sinon le fait que les hommes sont situés dans un univers dont les lois sont à la fois ce qui permet l’émergence de la vie et en même temps entraîne des conséquences de destructions. Il ne nous est proposé que deux chemins : celui de la recherche en vue de trouver des réponses, même limitées et provisoires, aux causes de la souffrance comme le grand travail des médecins ou des scientifiques ; l’autre chemin est celui de la solidarité qui entend soutenir celui qui est dans l’épreuve. Certes, partager l’épreuve n’en diminue pas la souffrance, mais elle peut apaiser et ouvrir à l’espérance.

 

4- La paix, une autre forme du bonheur

    Nous avons employé tout à l’heure le mot de paix intérieure. Je voudrais montrer l’importance de la paix et son lien sinon avec la joie, du moins avec le bonheur. Vous connaissez peut-être cette définition du bonheur que nous trouvons chez le philosophe Spinosa : « le bonheur serait l’accord de soi à soi ». Je pense effectivement qu’une des formes du bonheur est la cohérence de la vie c’est-à-dire un accord entre ce que je crois et ce que je vis, entre ce que je pense profondément et mes actes, ce que je fais. Cette cohérence est source de paix même si elle s’inscrit à l’intérieur de l’épreuve ou des souffrances de la vie. Je crois que Jésus était en paix sur la croix, non pas qu’il ne souffrait pas, mais dans sa souffrance, il se sentait profondément en accord avec lui-même et ainsi en accord avec Dieu son Père. Certes la cohérence n’élimine pas la souffrance mais elle peut permettre de l’accepter et de la vivre différemment ; ainsi Jésus dans l’épreuve de sa passion.

    N’est-ce pas ce que vivent tous les martyrs : ils souffrent dans leur corps, mais ils sont en paix et même certains disent qu’ils sont dans la joie. Lorsque, dans les Actes des Apôtres, ceux-ci sont arrêtés par le grand prêtre et son Conseil on peut lire ces phrases étonnantes : « Les membres du Conseil se laissèrent convaincre ; ils rappelèrent alors les Apôtres et, après les avoir fait fouetter, ils leur interdirent de parler au nom de Jésus, puis ils les relâchèrent. Quant à eux, quittant le Conseil suprême, ils repartaient tout joyeux d’avoir été jugés dignes de subir des humiliations pour le nom de Jésus » Ac 5, 39-41. La joie dont parle les Actes des Apôtres n’est pas une joie éclatante, sensible, mais cette joie intérieure qui vient de ce qu’on a fait ce qu’on devait faire et cela malgré les souffrances que cette loyauté avait entraînées. « Avoir fait ce qu’on doit faire » compte tenu de nos possibilités, est une source de paix intérieure même si ce qu’on a fait apparait dérisoire. N’est-ce pas la parabole du colibri, ce tout petit oiseau qui devant un immense incendie allait simplement chercher dans on bec quelques gouttes d’eau dans la mer pour les laisser tomber dans le feu. Certains lui disent: pourquoi tu fais cela qui ne sert à rien car les gouttes d’eau ne peuvent éteindre cet incendie et le colibri de répondre : « Je fais ce que je dois faire ».

    Ainsi le bonheur ou du moins la paix ne sont pas synonymes de réussite ou plus exactement de réussite visible. Quand on a fait ce qu’on devait faire loyalement, on peut dire que notre vie est réussie et cette réussite est source de joie et de bonheur. Si le bonheur est lié à la réussite de la vie, il convient de s’interroger sur le contenu de ce qu’on appelle réussite. On peut réussir sa vie même si on est lourdement handicapé physiquement ou psychiquement.

 

5- Le bonheur et le handicap

    Nous pensons parfois que le bonheur ne peut exister que si nous avons une condition humaine parfaite : santé, vie affective pleine, conditions matérielles agréables. Or l’expérience nous dit que ce n’est pas d’abord dans ces conditions favorables que se situe le bonheur, mais dans la qualité des relations. Dans son livre « Contre la poitrine nue de la vie » Danielle Moyse parle d’un de ses enfants atteint de la trisomie 21 et qui, grâce à l’amour qu’elle donnait et recevait exprimait une joie profonde. Certes, il ne faut pas minimiser la douleur et pour la personne et pour son entourage lorsqu’un lourd handicap vient entamer la vie, mais la qualité de la relation est capable de faire naître une véritable joie qui n’enlève pas la souffrance du handicap.

    C’est là que l’on voit que l’environnement est capital. Être entouré d’amour et rendre à sa manière l’amour reçu est une source réelle de bonheur y compris dans des conditions très difficiles.

    

6- La joie parfaite

    Nous terminerons avec ce que les fiorettis de Saint François appellent « la joie parfaite ». « Frère Léon, avec grande admiration, l'interrogea, et dit: "Père, je te prie de la part de Dieu de me dire où est la joie parfaite". Et saint François lui répondit: "Quand nous arriverons à Sainte-Marie des Anges, ainsi trempés par la pluie et glacés par le froid et couverts de boue et affamés, et que nous frapperons à la porte du couvent et que le portier viendra en colère et dira: "Qui êtes-vous?" et nous dirons: "Nous sommes deux de vos frères", et celui-ci dira: "Vous ne dîtes pas vrai; vous êtes au contraire deux ribauds qui allez trompant le monde et volant les aumônes des pauvres, allez-vous en"; et quand il ne nous ouvrira pas et nous fera rester dehors dans la neige et dans l'eau, avec le froid et avec la faim, jusqu'à la nuit; alors, quand nous soutiendrons patiemment, sans trouble et sans murmurer contre lui, tant d'injures et tant de cruauté et tant de rebuffades et quand nous penserons humblement et charitablement que ce portier nous connaît véritablement et que Dieu le fait parler contre nous, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. Et quand nous persévérerons en frappant, et qu'il sortira dehors, en colère, et comme des fripons importuns nous chassera avec des injures et des soufflets, disant: "Allez-vous-en d'ici, très méprisables petits voleurs, allez à l'hôpital; car ici vous ne mangerez, ni ne logerez", quand nous soutiendrons cela avec patience et avec allégresse et avec beaucoup d'amour, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. Et quand, nous, contraints par la faim et le froid et la nuit, nous frapperons et appellerons et prierons pour l'amour de Dieu, avec de grands pleurs, qu'il nous ouvre pourtant, et nous fasse entrer, et quand lui, plus irrité, dira: "Ceux-ci sont des fripons importuns; je les paierai bien comme ils en sont dignes", et quand il sortira dehors avec un bâton noueux et nous saisira par le capuchon, et nous jettera à terre, et nous enfoncera dans la neige et nous battra avec tous les noeuds de ce bâton; quand nous supporterons tout cela avec patience et avec allégresse, en pensant aux peines du Christ béni, lesquelles nous devons supporter pour son amour: ô frère Léon, écris qu'en cela est la joie parfaite ».

    À travers cette parabole, Saint François veut dire à frère Léon que la joie est essentiellement intérieure, dans l’attitude que nous avons quelles que soient les circonstances de notre vie. Ainsi la joie peut entrer dans notre coeur selon la façon dont nous vivons les événements de notre existence. Si le coeur reste aimant, donné, paisible alors, même si nous éprouvons de la souffrance dans notre corps et dans notre sensibilité, nous pouvons garder cette joie intérieure qui se traduit le plus souvent dans une paix profonde.

    À partir de la parabole de Saint François, on pourrait contredire la formule que nous avons énoncée au début de notre semaine : « Le bonheur se construit, la joie se reçoit ». Toutefois les deux ne sont pas contradictoires. La joie de Saint François est une joie reçue, accueillie comme une grâce de Dieu ; il convenait toutefois de se rendre disponible à cette grâce par l’attitude spirituelle intérieure décrite par François.

    La parabole de François nous montre que le chemin de la joie demande qu’on lâche d’une certaine manière notre ego, notre excessive attention à notre propre personne. Il ne peut pas y avoir de joie sans un « lâcher prise » c’est-à-dire sans une certaine forme d’abandon. Certes, l’abandon peut être une démission, renoncer à la vie, mais l’abandon peut être aussi une confiance, pour le croyant une confiance en un amour divin qui ne nous abandonne jamais surtout dans les moment de détresse, elle peut être non pas renoncer à la vie, mais consentir à la vie telle que les circonstances font qu’elle s’impose à nous. L’abandon chrétien est encore un don de soi-même : « Entre tes mains, je remets ma vie » Lc 23, 46. Au fond le secret de la joie est dans le don de soi au coeur même de nos épreuves.

 

Publié dans Conférences

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