« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique »

Publié le par Père Maurice Fourmond

Notre Dame de Bon Secours

12 Novembre 2016

 

 

« Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » Jn 3, 16. 

Le sens de l’Incarnation, les fruits de l’Incarnation

 

    Je voudrais réfléchir avec vous à cette affirmation de la foi selon laquelle Dieu s’est fait homme en Jésus de Nazareth. C’est le concile de Chalcédoine en 451 qui a défini cet incroyable mystère mettant une fin aux controverses sur la personne de Jésus. Le texte du Concile dit : « Il faut confesser... un seul et même Christ, Fils, Seigneur, Monogène (unique), reconnu en deux natures, sans confusion ni changement, sans division ni séparation ». Jésus de Nazareth est donc affirmé vrai Dieu et vrai homme sans confusion comme sans séparation. Commentant cette définition, Bernard Sesboüé dit qu’elle est « sans doute la plus célèbre de toute l’histoire, bien qu’elle ait mis cent ans à s’imposer et qu’elle ait été complétée par le travail de deux autres conciles, Constantinople II (553) et III (680). Elle est actuellement l’objet d’un très large consensus oecuménique entre chrétiens » (« Croire » p. 374).

    Dans une première partie, je voudrais montrer l’importance capitale de ce mystère comme aussi sa cohérence au coeur de la foi chrétienne. Dans un second temps je verrai les fruits qui découlent de cette affirmation de la foi.

 

- I - Le sens de l’Incarnation

 

1 - La convenance de l’Incarnation

    On peut se poser légitimement la question du pourquoi de l’Incarnation. Pourquoi Dieu a-t-il voulu entrer dans la condition humaine ? La réponse essentielle se trouve dans la phrase de Saint Jean dans son évangile : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé » Jn 3, 16-17. C’est donc l’amour de Dieu pour notre humanité qui est à l’origine de cette décision divine. Toutefois l’amour de Dieu pour nous ne consistait pas seulement à nous donner la vie et ce qui est indispensable pour grandir et vivre selon les perspectives humaines terrestres. Dieu a souhaité vivre une relation avec nous et pas seulement la relation d’un créateur avec sa créature, mais la relation d’un ami avec un ami. Cette relation d’ami entre le créateur et sa créature ouvre une perspective incroyable ;  elle est cependant inscrite dans la Révélation que Dieu a fait de lui-même comme cela est dit dans divers psaumes comme dans le psaume 4 : « Sachez-le, pour son ami, Yahvé fait merveille » Ps 4, 4. Ou encore : « Le Seigneur aime le bon droit, il n'abandonne pas ses amis » Ps 36 (37), 28. Ou « Elle coûte aux yeux de Yahvé, la mort de ses amis » Ps 115 (116), 15. Il s’agit bien d’amitié !

 

    Or une relation entre amis, au regard de nos connaissances humaines a un certain nombre d’exigences. Une relation aimante suppose la réciprocité, elle suppose la liberté du choix, elle suppose un partage de vie. C’est donc ce type de relation que, selon la Révélation, Dieu souhaite vivre avec chacun de nous. Dieu souhaite que nous partagions sa propre vie, il entend nous proposer cette relation aimante qui va demander notre totale liberté de réponse. D’autre part une relation d’amour demande un réel partage de vie ; il conviendrait donc que nous puissions partager la vie de Dieu et que Dieu puisse partager notre propre vie. 

 

    Mais Dieu connait parfaitement notre vie humaine, lui manque-t-il quelque chose pour vivre cette relation d’amour avec nous ? Certes Dieu a un « savoir » parfait autrement il ne serait pas Dieu. Mais le savoir est-il suffisant pour vivre une relation d’amour ? Le verbe « connaître » a divers sens. Dans le langage biblique « connaître » désigne la connaissance intime, celle de l’homme et de la femme spécialement dans l’acte conjugal où sont unis le corps, l’esprit, le coeur. Or cette connaissance déborde ce que l’on peut savoir d’une personne, elle demande une relation intime qui se vit à travers une expérience unique. D’ailleurs, nous savons que le seul savoir ne permet pas d’avoir une profonde connaissance de l’autre. Nous réalisons que ce que nous savons d’une personne ne suffit pas pour la connaître vraiment ; il ne suffit pas de connaître ses caractéristiques, sa généalogie, son histoire, ses habitudes, ses capacités… il faut encore faire l’expérience d’une rencontre, d’un échange, d’un véritable partage de vie. Le savoir ne réalise pas une relation, elle en est certes un élément mais il est insuffisant pour faire vivre une relation d’amour. Elle est même parfois à l’opposée d’une relation. Nous en avons des exemples dans les évangiles lorsque les esprit mauvais désignent la réalité de Jésus, mais sans établir une relation aimante avec lui, bien au contraire, comme par exemple en Marc 1, 23-24 ; selon les paroles de l’évangile, cet esprit impur avait un « savoir » sur Jésus mais il était bien loin d’un relation vraie avec Jésus de Nazareth. C’est ainsi que l’expérience apparait comme indispensable pour établir une véritable relation avec quelqu’un.

 

    Ainsi, pour vivre une relation intime avec l’homme, le savoir divin ne suffisait pas, si je puis dire, il lui manquait l’expérience d’une vie humaine c’est-à-dire l’expérience de ce que vit l’homme avec ses limites, avec sa mort. C’est ainsi que j’ai mieux compris la convenance de l’Incarnation. Dieu souhaitait une relation aimante avec l’homme et pour cela, il convenait qu’il entre dans l’existence concrète de l’homme. Si Dieu voulait une relation d’amour avec lui, il devait se situer si je puis dire « d’homme à homme », et cela pour une double raison : d’une part afin d’avoir une connaissance plus intime, plus concrète de ce qu’est notre humanité et d’autre part parce que cette façon de s’adresser à l’homme comme homme était ce qui répondait le mieux à la liberté et à la dignité de l’être humain.

 

    Est-ce à dire qu’une expérience humaine manquait à Dieu ? Nous pourrions le dire à condition de placer ce manque à l’intérieur d’un désir libre de Dieu concernant une relation aimante avec nous. Nous ne pouvons évidemment pas parler d’une nécessité, mais d’une grande convenance pour réaliser le projet de Dieu sur l’humanité. Les Pères de l’Église et les théologiens parlent de l’homme capable de Dieu (homo capax Dei). L’Incarnation nous invite à penser également l’inverse : un Dieu capable de l’homme. Que peut-on dire derrière cette expression ? Certains théologiens en déduisent cette hypothèse énorme : que l’homme ou du moins le projet de l’Incarnation serait constitutive de l’être même de Dieu. Pour dire les choses plus radicalement, certains pensent que Dieu n’existe pas sans l’homme. On pourrait le penser dans la mesure où Jésus comme Fils de Dieu est présent de toute éternité en Dieu. N’est-ce pas ce qui est suggéré dans le prologue de Saint Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu... Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous » Jn 1, 1...14.

 

 

2 - La mission de Jésus de Nazareth

 

    À partir de ces réflexions sur le mystère de l’Incarnation, j’ai mieux compris quelle était la mission de Jésus de Nazareth et par voie de conséquence, quelle place nous donnons à Jésus dans notre vie de foi ? Vous me direz que cette place est centrale. Toutefois, il convient de préciser. Tous les théologiens nous expliquent que si Jésus est « au » centre de la vie chrétienne, il n’en est pas « le » centre. Pourquoi ? Parce que Jésus s’est toujours défini comme un « envoyé », l’envoyé du Père. Cela veut dire qu’il n’est pas venu en ce monde pour parler de lui, mais pour nous transmettre un message. Comme le dit Adolphe Gesché « Ce n’est pas la connaissance de sa personne qui constitue le sens premier de sa mission » (p. 21). Jésus nous parle de Dieu et de l’homme, pas de lui. Jésus est venu pour nous livrer un message sur Dieu et sur nous et c’est pourquoi il se présente seulement comme l’envoyé du Père. Et Gesché continue : « Comme en toutes choses, le message l’emporte sur le messager aussi éminent soit-il, puisque c’est pour cela qu’il se manifeste ». Certes pour nous la connaissance de Jésus est essentielle mais afin de mieux saisir le message qu’il révèle par sa personne et par sa vie. Jésus, à travers ses paroles, comme cela est dit dans la liturgie de la Messe, n’apparait pas comme sa propre finalité. C’est le Père qui est la finalité ; c’est à lui que s’adresse la prière eucharistique même si c’est « par lui, avec lui, et en lui », c’est au Père que s’adresse « tout honneur et toute gloire ». Ainsi la mission de Jésus n’est pas de parler de lui mais de nous ouvrir sur qui est Dieu et qui est l’homme.

    Ainsi, toute réflexion sur Jésus de Nazareth ouvre sur une théologie, sur un discours sur Dieu et sur une anthropologie, un discours sur l’homme. 

 

    Que nous dit Jésus de Dieu ? La mission de Jésus est de nous faire connaître le Père et bien sûr son envoyé, mais comme envoyé : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » Jn 17, 3. L’intérêt du message de Jésus sur Dieu est qu’il est en rupture totale avec les visions païennes ou les conceptions philosophiques de l’époque, visions qui, malheureusement, ont été reprises par nombre de penseurs chrétiens au cours des siècles. Disons simplement que le Dieu de Jésus Christ est révélé non pas d’abord comme un Dieu cosmique, impassible, principe immobile selon la pensée de certains philosophes, mais comme le dit Paul Ricoeur un « Dieu pathétique qui cherche l’homme ». C’est le Dieu qui entend le cri de ses enfants, un Dieu comme dit le psaume « de tendresse et de pitié ». C’est un Dieu qui se laisse toucher par l’aventure et la détresse des hommes. Cette perspective d’un Dieu vulnérable est un des fruits les plus merveilleux du mystère de l’Incarnation en Jésus de Nazareth. Le Dieu révélé est un Dieu qui entre dans l’histoire humaine afin de nous faire partager ce qu’il est profondément.

 

    Mais la mission de Jésus est de nous révéler aussi qui est l’homme selon Dieu. Tout l’enseignement de Jésus comme aussi sa façon de vivre, nous permettent de comprendre quelle est la véritable identité de l’homme et sa véritable destinée. Pour cela il convient de regarder les grandes caractéristiques de l’homme Jésus. Jésus, l’homme selon Dieu nous permet de comprendre ce qui caractérise une véritable humanité. Nous pouvons repérer cinq caractéristiques principales de l’homme Jésus : Jésus était un homme libre, c’était un homme de prière, c’était un homme de la parole dont le message n’avait pas d’autre but que de promouvoir le bonheur des hommes, c’était un homme attentif aux plus faibles, aux plus petits, aux marginaux de la société, enfin c’était un homme de miséricorde et de pardon. Ces attitudes qui ressortent à la lecture des évangiles, sont ou devraient être les attitudes majeures des chrétiens, l’essentiel de leur préoccupation. Pour connaître et comprendre qui je suis, à quoi je suis destiné, il convient que je regarde vers cet homme selon Dieu qu’est Jésus de Nazareth.

 

 

- II - Les fruits de l’Incarnation

    

1 - L’homme accompli : sa divinisation 

 

     Le fruit majeur de l’Incarnation est de nous révéler le désir de Dieu de nous faire partager sa propre vie, non plus seulement à travers une alliance mais en nous associant au plus intime de sa vie. En Jésus Christ, Dieu veut entend lier son destin au mien, il me permet, par grâce, de participer réellement à sa divinité. Plusieurs Pères de l’Église dont Saint Irénée et st Athanase, réfléchissant sur l’incarnation, lui donnaient comme perspective la divinisation de l’homme. Dans son traité «Adversus Haereses» (3, 19, 1) Saint Irénée écrit : «C’est la raison pour laquelle le Verbe s’est fait homme et le Fils de Dieu, fils de l’homme : afin que l’homme, en entrant en communion avec le Verbe et en recevant ainsi la filiation divine, devienne fils de Dieu». Saint Athanase est encore plus direct écrivant : "Car le Fils de Dieu s’est fait homme pour nous faire Dieu" (inc. 54, 3 : PG 25, 192B). Saint Thomas d’Aquin reprendra la pensée des Pères de l’Église dans une homélie pour la fête du Christ Roi : «Le Fils unique de Dieu, voulant que nous participions à sa divinité, assuma notre nature, afin que Lui, fait homme, fit les hommes Dieu " (opusc. 57 in festo Corp. Chr. 1.) C’est ainsi qu’est née cette formule audacieuse : «Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu». Si, pour expliquer notre divinisation, saint Thomas d’Aquin, marqué par la pensée d’Aristote, avait cherché à concilier la raison et la foi, à la même époque Saint Bonaventure inspiré par la pensée de Saint Augustin mettait l’accent sur la primauté de l’amour. Il avait une vision plus mystique de la divinisation de l’homme. André Vauchez écrit à propos de saint Bonaventure : «Le «Docteur séraphique», comme on prit bientôt l’habitude de l’appeler, insiste sur l’identité de l’image (l’homme) et de l’exemplaire (le Christ). Dieu et l’homme sont faits l'un pour l'autre et ordonnés l'un à l'autre» (p.182-183). 

    Cette transformation commence avec le premier regard d’amour de Dieu sur le petit être qui s’ouvre à la vie ; elle se développe dans la construction progressive d’un amour divin à travers tous les actes de notre vie pour trouver son plein accomplissement dans le face à face au moment de notre mort. 

 

2 - Un autre rapport au corps

    Un des fruits de l’Incarnation est de redonner au corps sa place et sa dignité. Curieusement, l’Église a eu du mal à intégrer cette place du corps dans la vie ordinaire comme dans la vie spirituelle et cela pour plusieurs raisons. La première est l’influence de la pensée grecque en particulier le dualisme platonicien c’est-à-dire l’opposition entre la matière et l’esprit ; l’âme est la substance de chaque être humain, tandis que le corps n’en est que l’ombre ou encore un ajout provisoire. Cette distinction entre l’âme et le corps se renforce encore par l’affirmation de l’immortalité de l’âme. Dans cette conception de l’âme immortelle est inscrite la dépréciation du corps considéré comme un obstacle à cette délivrance de l’âme. Le dualisme platonicien a marqué le christianisme particulièrement sous l’influence de Saint Augustin (354-430). Saint Augustin qui influencera toute la pensée de l’Église, a tenté en vain de réaliser la synthèse entre la pensée chrétienne et la pensée platonicienne. D’autre part, sa philosophie est marquée par son expérience de la culpabilité et il est habité par une vision pessimiste du corps, lieu des passions mauvaises.  Une autre raison de la méfiance vis-à-vis du corps vient de Saint Paul, identifiant le corps et le péché dans plusieurs passages de ses lettres, en particulier dans sa lettre aux Romains. Nous lisons en effet : « Nous le savons : l’homme ancien qui est en nous a été fixé à la croix avec lui pour que le corps du péché soit réduit à rien » (Rm 6,6), et quelques lignes plus loin : « Que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel pour vous faire obéir à ses convoitises » (Rm 6,12). C’est ce qui fait dire à Paul : « Malheureux homme que je suis ! Qui donc me délivrera de ce corps qui m’entraîne à la mort ? » (Rm 7, 24). Nous le voyons, une vision du corps qui entraîne au péché et à la mort va perdurer longtemps dans la pensée chrétienne ; c’est notre âme qu’il faut sauver en la dégageant de ce corps de péché. 

    Mais il y a aussi une troisième raison qui est la méfiance ancestrale vis-à-vis de la sexualité et de l’acte charnel. Dès la Bible, judaïsme et christianisme ont accordé une gravité particulièrement à la sexualité. Au livre du Lévitique, l’inceste, l’adultère et l'homosexualité sont passibles de mort (Lv 20, 8-16). La tradition chrétienne a mis au rang des fautes les plus graves, mortelles, la moindre transgression des très nombreux interdits sexuels, ce qui a culpabilisé bien des générations. D’où vient cette gravité attribuée à la sexualité ? Il semble bien que la sexualité, en particulier l’union de l’homme et de la femme a toujours été considérée comme le lieu d’un redoutable contact avec l’absolu. Donner la vie était perçu comme un acte sacré. On sait que le sacré selon la définition de l’anthropologue Rudolf Otto est à la fois ce qui attire et ce qui fait peur (« fascinendum et tremendum »). D’où cette réticence dès qu’on touche au domaine de la sexualité. 

    Ajoutons que la théorie selon laquelle le péché introduit par nos premiers parents se transmettrait par voie de procréation donne un caractère peccamineux à l’acte sexuel. C’était la pensée de Saint Augustin. Des documents de l’Église, même récents, le laissaient encore entendre comme dans l’encyclique « Humani generis » de Pie XII en 1950. En effet penser qu’un péché se transmet par voie de procréation entraîne à penser que c’est par l’acte sexuel que le péché se transmet ; delà à considérer l’acte sexuel comme mauvais il n’y a qu’un pas ! 

    Et pourtant, les chrétiens devraient être les plus chauds partisans de l’importance du corps, eux dont le fondement même de leur foi est la foi en l’Incarnation, la foi en un Dieu qui a pris chair. C’est au corps et pas seulement à l’âme qu’est promise la vie éternelle comme nous le disons dans le Credo « Je crois à la résurrection de la chair ». L’Écriture nous montre l’éminente dignité du corps promis à la résurrection. L’âme et l’esprit sont inséparables du corps pour former ensemble le « je », la personne, le « moi », c’est-à-dire qui je suis réellement. C’est en séparant ces diverses réalités que l’on en est venu au dualisme qui va privilégier soit la seule âme ou esprit avec un certain mépris du corps, soit le seul corps qui perd ainsi sa transcendance et n’est plus qu’une machine perfectionnée. Notre foi en l’Incarnation redonne au corps toute sa dignité et sa place dans la construction d’une personne, image de Dieu. 

3 - Une foi incarnée dans un agir pour les autres

    Un fruit important de l’Incarnation est de comprendre que la vie spirituelle se vit non pas dans un lieu éthéré, dans une vision idéale de la « volonté de Dieu », mais comme en Jésus de Nazareth, dans le concret de la vie, c’est-à-dire à travers toutes les responsabilités qui nous incombent, responsabilité familiale, sociale, politique. La vie spirituelle n’est pas un moment de la vie, elle est prégnante dans tout ce qui fait notre vie. Ainsi pour Jésus, la vie spirituelle s’est déployée à travers toutes les paroles et tous les actes de sa vie. Jésus a vécu sa vie spirituelle, sa vie avec Dieu en guérissant les malades, en accueillant les petits, les pauvres et les pécheurs tout autant qu’en passant la nuit en prière. Il est donc essentiel de prendre conscience que l’amour du prochain est un élément constitutif de l’amour pour Dieu et qui doit s’exprimer à chaque moment de notre vie. La parabole du bon Samaritain en est un exemple typique. Lorsque le légiste demande à Jésus ce qu’il doit faire pour recevoir en partage la vie éternelle, Jésus lui propose la parabole du bon Samaritain ; celui-ci fera la volonté de Dieu en prenant soin du blessé gisant sur la route, contrairement au prêtre et au lévite qui, pour observer la loi de pureté légale vont passer leur chemin. Ceci ne discrédite nullement l’importance de la prière, mais nous rappelle que l’Incarnation du Fils de Dieu enracine notre vie spirituelle dans la vie concrète, celle de tous les jours.

 

4 - Une foi incarnée dans l’accueil des sacrements

    Un des fruits de l’Incarnation est de nous faire entrer dans la dimension sacramentelle de notre existence. On définit un sacrement comme un signe sensible à travers lequel Dieu agit, parle, se donne. Dans ce sens, la notion de sacrement peut s’appliquer à toute la création ; tout dans la création peut être un signe sensible d’un don de Dieu à l’humanité, révèle l’amour de Dieu et le mystère du salut. Si je contemple un beau coucher de soleil, je peux percevoir à travers cette beauté sensible quelque chose de Dieu et comme une parole de Dieu qui m’oriente à mettre un peu de beauté dans ma vie. Plus précisément encore, chaque personne humaine est sacrement de Dieu. En effet, Dieu agit à travers toute personne humaine puisque chacun de nous est « à l’image de Dieu », porte en lui une trace de l’amour de Dieu ; c’est une trace invisible, mais efficace. Cette ressemblance invisible qui habite toute personne humaine, est source de transformation ou plus exactement contribue à l’accomplissement de l’humain en chacun quel qu’il soit, et cette transformation, cet accomplissement peuvent être des signes de Dieu pour ceux qui savent voir et repérer l’invisible au-delà du visible. 

 

    Mais tout signe de Dieu prend sa source dans ce signe efficace essentiel qu’est la personne de Jésus. Jésus de Nazareth est un signe sensible, visible de l’agir efficace de Dieu : « Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché » affirme Saint Jean (1 Jn 1, 1). Cet acte de Dieu qu’est l’Incarnation produit une grâce capitale, efficace, puisqu’elle est porteuse du salut de l’humanité entière et cela pour toujours. Jésus est donc le sacrement par excellence et c’est à partir de ce sacrement initial que va exister par la suite tout signe sacramentel. Les sacrements sont donc des actes de Dieu, en référence avec cet acte fondateur qu’est l’Incarnation ; les sacrements prolongent l’Incarnation et sont d’une certaine manière à l’image de l’acte de Dieu posant le premier sacrement, Jésus de Nazareth.

 

    Ainsi tout signe sacramentel et particulièrement les sept sacrements définis par l’Église, nous introduisent dans le mystère de l’Incarnation, dans le mystère d’un Dieu qui entre dans notre humanité afin de la faire vivre, afin de l’acheminer jusqu’à son plein développement humain.

 

Conclusion : Membres d’un même corps

    Un des fruits majeurs de l’Incarnation est d’associer tous les humains à son mystère. Le mystère que Jésus est venu nous révéler est que ce corps que Dieu a pris, nous en faisons partie. Le langage est étonnant qui utilise le même mot « corps » dans des sens proches, mais différents ; c’est ainsi que le mot corps désigne à la fois le corps charnel assurant la communication et les corps constitués comme le corps enseignant, le corps diplomatique. C’est ainsi que la foi nous dit que Dieu, en Jésus, assume tous ces êtres de chair et de sang que sont les humains. Nous formons un seul corps en Christ, nous sommes de ce corps, nous sommes les membres de ce corps. Saint Paul l’a exprimé clairement dans sa première lettre aux chrétiens de Corinthe : « Ne le savez-vous pas ? Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint, lui qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ; vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes, car vous avez été achetés à grand prix. Rendez donc gloire à Dieu dans votre corps » (1 Co 6, 19-20). 

    Cette participation au corps du Christ a de nombreuses conséquences. La première est une communion particulière au Christ Jésus : nous sommes invités à vivre une union mystérieuse, mais réelle avec le Christ ressuscité. Cette union n’est pas seulement une union spirituelle, mais membre d’un même corps, le corps du Christ, c’est une union organique qui nous relie au Christ. Derrière cette expression, nous voulons dire qu’un lien avec le ressuscité est tel que rien ne peut nous en séparer comme le dit Saint Paul dans sa lettre aux Romains : « Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? ...rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 8, 35-39).

     La seconde est le sens d’une solidarité humaine essentielle, simplement pour vivre. Saint Paul l’a bien exprimée dans sa lettre aux Corinthiens : « En fait, il y a plusieurs membres, et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous »... Dieu a voulu ainsi qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres. Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie. Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps » (1 Co 12, 20-27). Ce texte de Paul est au fondement de cette solidarité qui devrait habiter l’ensemble des humains. 

     La troisième est le caractère eschatologique de cette réalité du corps du Christ. Le chrétien qui réfléchit sur la vie humaine, sur son évolution depuis la naissance jusqu’à la mort, lorsqu’il se demande quel est le sens de cette vie, vers quoi elle tend, évoque une certaine plénitude, un accomplissement. Quel sera l’accomplissement de ce Corps du Christ dont chacun est un membre ? Au plan individuel, c’est de partager la résurrection plénière de Jésus. Au plan collectif, cette réalité se situe « à la fin des temps », c’est-à-dire lorsque le corps du Christ aura atteint sa pleine croissance et que l’humanité tout entière basculera dans l’éternité de Dieu, quand Dieu sera « tout en tous » 1 Co 15, 28. Ce sera le corps de gloire non seulement de Jésus de Nazareth, non seulement de chacun de nous, mais du corps tout entier.

Publié dans Conférences

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