« Libérés de nos attachements »

Publié le par Père Maurice Fourmond

Carême 2017

le temps du carême

1ère semaine

 

« Libérés de nos attachements »

 

    Les chrétiens célèbrent chaque année particulièrement deux grandes fêtes, Noël et Pâques. Chacun de ces grands moments est précédé d’un temps où il nous est demandé de préparer notre coeur et notre esprit au mystère que nous allons célébrer. Avant Pâques il nous est donné le temps du Carême. Le mot Carême vient du latin »quadragesima » qui veut dire 40. Dans la Bible, les chiffres ont toujours une portée symbolique. Le chiffre 40 désignait autrefois la durée moyenne d’une vie humaine. Aussi quand, dans la Bible, nous trouvons ce chiffre 40, nous sommes amenés à comprendre que ce qui est rapporté concerne toute une vie d’homme. Ainsi les 40 années de l’Exode font état d’un exil qui concerne une génération ; les 40 jours de Jésus au désert nous disent que la tentation exprimée habitera Jésus tout au long de sa vie. Si Jésus était sans péché, il n’a pas été préservé de la tentation. Notre Carême est donc un temps qui est significatif d’une démarche qui doit nous habiter toute notre vie.

 

    Quel est donc le sens fondamental du Carême ? La référence à l’Exode nous aide à en comprendre le sens. Selon ce livre il s’agissait pour les Hébreux de vivre deux aspects essentiels pour leur vie : d’une part la libération d’un esclavage et d’autre part une marche vers une terre promise là où coulent le lait et le miel. Nous avons donc deux fondamentaux à notre Carême : une libération et un chemin vers le bonheur. La pénitence n’est qu’une conséquence de cette double démarche essentielle : notre libération et le courage d’avancer sur un chemin. Ce sont ces deux éléments constitutifs du Carême que nous voudrions développer un peu pendant ce temps qui nous est offert .

 

    Le premier point que je voudrais proposer à notre méditation est un détachement libérateur. Par rapport à cette libération de l’homme, les comportements sont différents. Vous vous rappelez que dans l’évangile par rapport aux comportements de Jésus, nous avons deux perspectives différentes mais complémentaires : l’une à partir des actes de Jésus qui libèrent et d’autre part, à travers l’enseignement de Jésus qui sont autant de repères pour le chemin qui nous conduit vers notre accomplissement. Les actes de Jésus sont très nombreux en particulier toutes les guérisons qui sont des signes de cette libération comme par exemple pour le paralysé : «Jésus dit au paralysé – je te le dis, prends ta civière et va dans ta maison » Lc 5, 24 ; ou encore pour la petite fille de Jaïre : « Alors il lui saisit la main et dit d’une voix forte : « Mon enfant, éveille-toi ! ». L’esprit lui revint et, à l’instant même, elle se leva » Lc 8, 54-55. À travers ces deux exemples, nous pouvons repérer la libération que Jésus offre à ceux qu’il guérit ; le paralysé comme la jeune fille qui étaient « étendus, couchés », se relèvent, symbole d’une résurrection comme d’ailleurs le verbe « éveille-toi » que Jésus emploie pour la petite fille de Jaïre. Tous deux sont libérés de ce qui les empêchaient de vivre. Mais comment ne pas citer la rencontre de Jésus avec cette femme de Samarie venue puiser de l’eau au puit de Jacob. Il est facile de voir comment la rencontre de cette femme avec Jésus a été pour elle une étonnante libération. La situation de la Samaritaine était pour le moins difficile : sa situation conjugale l’avait placée en marge de la société comme le montre le fait qu’en plein midi, et seule elle va aller puiser de l’eau. Jésus parce qu’il respecte cette femme, la regardant dans sa dignité de personne, va l’ouvrir sur la vérité de sa vie. Elle va se détacher de son passé comme le montre le signe de la cruche abandonnée et elle aura le courage d’aller vers les gens de son village pour les inviter à aller vers cet étranger qui lui avait ouvert le coeur.

 

    Regardons maintenant les repères que Jésus nous donne pour construire cette libération souhaitée par Dieu. Parmi ces repères, je veux citer d’une part les consignes de Jésus pour le suivre : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera » Lc 9, 23-24. Mais il faut citer aussi l’opposition faite par Jésus lui-même entre le comportement de son cousin Jean-Baptiste et son propre comportement : « Jean le Baptiste est venu, en effet ; il ne mange pas de pain, il ne boit pas de vin, et vous dites : “C’est un possédé !” Le Fils de l’homme est venu ; il mange et il boit, et vous dites : “Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs » Lc 7, 33-34. Deux perspectives apparemment contradictoires. Apparemment car nous voyons que Jésus à la fois a su se détacher de sa famille et des biens matériels et en même temps se réjouir des plaisirs que la vie apporte.  Si Jean Baptiste a vécu en ascète, telle n’est pas ce que Jésus a vécu. Dans sa vie publique telle que rapportée par les évangiles, Jésus est montré comme vivant simplement sachant à la fois se contenter de peu et répondre aux invitations à déjeuner comme chez le publicain Zachée (Luc 19, 1-10) ou chez le pharisien Simon (Luc 7, 30-50). Il est montré comme participant aux fêtes comme à Cana (Jean 2, 1-12). Vu le nombre de repas qui sont rapportés dans les évangiles, on peut difficilement penser que Jésus refusait les plaisirs simples qu’apporte la joie d’une hospitalité comme à Béthanie chez Marthe et Marie (Luc 10, 38-42), ou de partager un repas avec des amis.  Alors quelle est cette liberté devant les biens de ce monde ? Quel est le sens du détachement que Jésus nous propose ?

    

    Déjà que veut dire « être détaché » ? Le mot lui-même implique que l’on soit attaché, sinon il n’y a pas de raison de se détacher. Jésus nous demande-t-il d’abandonner ce à quoi nous sommes attachés ou nous demande-t-il d’être libre par rapport aux choses auxquels on tient. N’est-ce pas dans ce dernier sens qu’il faut comprendre ces paroles apparemment dure de Jésus : « Pierre se mit à dire à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre. » Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle » Mc 10, 28-31. Jésus ne demande pas d’abandonner son père ou sa mère car ce serait contraire à la Loi ; rappelons-nous le décalogue : « Honore ton père et ta mère ». Ou encore dans une controverse entre Jésus et quelques scribes et pharisiens : « Vous rejetez bel et bien le commandement de Dieu pour établir votre tradition.  En effet, Moïse a dit : Honore ton père et ta mère. Et encore : Celui qui maudit son père ou sa mère sera mis à mort. Mais vous, vous dites : Supposons qu’un homme déclare à son père ou à sa mère : “Les ressources qui m’auraient permis de t’aider sont korbane, c’est-à-dire don réservé à Dieu”, alors vous ne l’autorisez plus à faire quoi que ce soit pour son père ou sa mère ; vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous transmettez. Et vous faites beaucoup de choses du même genre. » Mc 7, 9-13.

 

    Il ne s’agit donc pas d’abandonner, de renoncer aux biens ou aux plaisirs de ce monde, mais d’être libres par rapport à eux. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’on peut en jouir ou s’en passer sans problème. C’est à cette liberté que Jésus nous appelle. Je suis libre devant ce à quoi je suis attaché, si je suis capable d’en profiter ou au contraire de m’en passer sans perdre la paix intérieure.

 

    Mais dira-t-on, comment peut-on se détacher de ce qu’on aime sans regret, sans souffrance ? C’est la question des choix dans notre vie.

 

    La première chose qu’il faut dire est que tout choix implique des renoncements. En choisissant telle voie, je me prive de toutes les autres. Mais c’est la grandeur du choix. Il est un mot qui dit bien cela : c’est le verbe « préférer ». Il s’agit de préférer le Christ à tout autre bien, même ce qui nous est le plus cher. Préférer, n’est-ce pas le sens de toute vocation, que ce soit la vocation au mariage ou la vocation religieuse ou presbytérale. Nous avons fait tel choix de vie parce que c’est là que nous trouvons un sens et un bonheur. Cela implique de renoncer à d’autres aspects qui sont beaux. Pour donner un exemple, je crois n’avoir jamais regretté le choix d’annoncer l’Évangile dans la vocation de prêtre, même si je ressens j’aurai aimé avoir des enfants et des petits enfants. Cette absence n’est pas vécue douloureusement, puisque c’est une autre voie que j’ai choisie.

    

    Il y a des détachements en raison d’un choix que nous avons fait, mais il y a des détachements que nous ne choisissons pas, mais que la vie nous impose. Nos vies sont remplies de multiples difficultés, certaines secondaires, d’autres plus vitales. Celles-ci sont particulièrement difficiles à assumer. Comment les vivre dans la liberté ? Je m’adresse en particulier aux croyants que nous essayons d’être. Comme à tout le monde, il m’arrive d’avoir des épreuves soit provoquées par autrui, soit conséquences de l’âge ou de la maladie. Il m’est arrivé souvent devant une contrariété, une blessure devant lesquelles je réagissait par une certaine agressivité ou un découragement, de me parler à moi-même et de me dire : « Maurice : est-ce que ce qui t’arrive touche à l’essentiel de ce qui te fait vivre ? » La réponse est pratiquement toujours négative, dans la mesure où je prends conscience que l’essentiel de ma vie est d’être accordé à ce Dieu de Jésus Christ qui ne m’abandonne jamais. Je retrouve alors une certaine paix intérieure.

 

    C’est pourquoi, je pense que le Carême est un temps privilégié pour se recentrer sur l’essentiel, ce à quoi nous tenons le plus. Ce recentrement nous permet de retrouver une liberté souvent obscurcie par la peine que nous éprouvons et de regarder notre vie différemment avec plus de paix intérieure.

 

    Le récit de la rencontre de Jésus avec l’homme riche est instructive (Marc 10, 17-31). Voici un homme qui a observé tous les commandements depuis sa jeunesse. Qui  parmi nous pourrait en dire autant ? Et de plus, c’est un homme en recherche, en quête de vie éternelle. Jésus lui dit « une seule chose te manque ». Par cette parole, Jésus entre d’abord dans la perspective de l’homme. Celui-ci avait beaucoup de choses et il pensait qu’il lui manquait quelque chose pour avancer dans sa vie, qu’il fallait encore ajouter à ce qu’il avait pour être parfait. Jésus aussitôt va le détromper : il ne lui manque rien, au contraire il a trop. Et Jésus de lui demander de se détacher de tous ses biens : « Va, ce que tu as vends-le, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens et suis-moi ». Jésus ne reproche pas à cet homme sa richesse, il lui reproche d’en être esclave. Nous connaissons la suite, cet homme ne pouvait pas, du moins à ce moment de sa vie, se détacher de ses biens et il s’en va tout triste. S’il avait pu se détacher de sa richesse, il aurait suivi Jésus et il aurait peut-être été un 13è apôtre. Jésus lui proposait d’être libre devant sa richesse et du moins à ce moment-là, il n’a pas réussi à se libérer. Quand Jésus dit « Si tu veux être parfait », il ne parle pas de posséder toutes les qualités. La perfection qu’il offre, c’est justement cette liberté intérieure qui seule permet d’aimer à la manière de Dieu, d’avoir un trésor que rien ne peut atteindre comme au chapitre 6 de Saint Matthieu (Mt 6, 19-21).

 

    Toutefois, à côté des biens légitimes et qui nous font grandir, il y a les biens qui, non seulement ne nous font pas grandir, mais qui nous détruisent. Dans ce registre, je parle bien sûr de ce qui nous aliène comme certaines addictions, mais aussi, de façon plus générale, certaines habitudes de penser ou de vivre comme l’homme de l’évangile et auxquelles nous sommes tellement attachées que nous en devenons intolérants, agressifs vis à vis des autres ; elles nous empêchent d’accepter les différences comme autant de richesses. Il ne s’agit nullement de renoncer à nos convictions, mais d’accepter que d’autres aient d’autres façons de penser ou de vivre pour lesquelles il serait nécessaire d’en comprendre les raisons. Ce que je viens de dire avance une différence entre des convictions et des habitudes de penser et de vivre. Les convictions constituent la colonne vertébrale de nos vies. Elles nous tiennent debout et donnent du sens à notre vie. La liberté devant nos convictions est double : d’une part cette liberté nous invite à continuer à chercher afin de mieux comprendre le sens de ces convictions et comment elles influent sur notre manière de vivre. D’autre part, cette liberté fait que nous n’avons ni sentiment d’infériorité ni peur, lorsque nous sommes confrontés d’autres convictions, mais tranquillement la capacité de les exprimer et d’en montrer la cohérence. Par contre nos habitudes qui sont d’ordre culturel ou social nous laissent la possibilité de comprendre et d’accepter d’autres modèles. Notre liberté consistera donc à ne pas nous enfermer dans nos propres manières, mais de regarder les autres afin de découvrir soit que leur manière de penser ou de se comporter est meilleure que la nôtre, soit de penser que c’est la leur et qu’elle peut être la meilleure pour eux.

    Ce travail de libération est une ascèse difficile et pourtant qui a le double avantage, de construire notre propre liberté et de favoriser un vivre ensemble heureux.

    

    Pour conclure, je voudrais revenir à ce que je disait tout à l’heure concernant la priorité donnée à l’essentiel. Nous avons dans l’évangile plusieurs passages qui sont particulièrement éclairants. Il y a ce passage déjà cité : « Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite » Mt 16, 24-28. Dans le même évangile de Matthieu au chapitre 6 Jésus parle d’un trésor que rien ne peut entamer : « Ne vous faites pas de trésors sur la terre, là où les mites et les vers les dévorent, où les voleurs percent les murs pour voler. Mais faites-vous des trésors dans le ciel, là où il n’y a pas de mites ni de vers qui dévorent, pas de voleurs qui percent les murs pour voler. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » Mt 6, 19-21.

 

    Pour bien vivre le temps du Carême et nous préparer à Pâques, il est essentiel de nous poser la question : Quel est mon trésor ? La réponse est à la fois simple et difficile. Il ne suffit pas de dire mon trésor c’est le Dieu de Jésus Christ, encore faut-il mettre de la chair sur cette affirmation. Cela implique un vrai travail, travail de réflexion, travail de prière, travail de silence, travail d’accueil de l’Autre. Rappelons-nous la fable « Le laboureur et ses enfants » :  « Travaillez, prenez de la peine : C'est le fonds qui manque le moins. Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine, fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage que nous ont laissé nos parents. Un trésor est caché dedans. Je ne sais pas l'endroit ; mais un peu de courage vous le fera trouver : vous en viendrez à bout. Remuez votre champ dès qu'on aura fait l’août. Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place où la main ne passe et repasse ».

 

    Le temps du Carême nous invite à labourer notre champ en prenant de la peine comme le conseille la fable, afin d’y découvrir un  trésor, cette liberté que Dieu ne cesse de nous offrir.

 

 

 

Publié dans Conférences

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