Abondance 2017. 1- Qu’est-ce que j’espère ?

Publié le par Père Maurice Fourmond

Abondance 2017
1er jour

1- Qu’est-ce que j’espère ? En quoi « demain » m’intéresse ? 
Qu’est-ce qui me donne envie d’avancer ?

Questions pour la réflexion personnelle
    - Est-ce que je me projette dans l’avenir ?
    -Est-ce que j’ai une influence sur mon avenir ?
    -Quelle est la part de confiance dans ma vie ?

 

Exposé :

    François Cheng dans son livre « De l’âme » écrivait en substance : ce qui détruit l’homme, ce n’est pas le péché, c’est le désespoir. Pourquoi ? Parce que dans son péché l’homme peut tendre les mains vers un Dieu dont l’amour est plus grand que notre péché comme le dit Saint Jean : « car si notre cœur nous accuse, Dieu est plus grand que notre cœur, et il connaît toutes choses » (1 Jn 3, 20) ; alors que le désespoir n’a plus la force de tendre les mains. Est-ce que ce ne sont pas ces deux attitudes qu’ont vécu deux apôtres de Jésus, Pierre et Judas. Tous deux avaient trahi leur maître, Pierre en le reniant trois fois dans la cour du grand prêtre Caïphe et Judas en l’ayant livré à ses ennemis au jardin de l’agonie. Mais ils n’ont pas eu les mêmes réactions après leur faute. Pierre pleura amèrement et se tourna avec confiance vers Jésus, Judas se laissa envahir par le désespoir et alla se pendre. L’espérance est ce qui habite l’homme et lui permet d’avancer. L’espérance ouvre un avenir. C’est une espérance même imparfaite et fragile qui habitait le fils prodigue de la parabole : celui-ci est dans une situation dramatique, il meurt de faim et « il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien » (Lc 15, 16). Alors, prenant conscience de son péché il va se tourner vers son père : « Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi » (Lc 15, 18). Même si l’espérance de ce fils est motivée par des motifs bien matériels, la faim qui le tenaille, il est capable de se mettre en route et de croire qu’au moins son père le traitera comme l’un de ses serviteurs.
    Je pense que la pire situation humaine est cette forme de désespoir qui n’attend plus rien de la vie ni de personne ; celui qui s’enferme dans cette vision de la vie n’a aucune porte de sortie. L’espérance ou l’espoir est au contraire ce qui permet de croire en un avenir possible et donc ce qui va nous permettre d’avancer.

1- Il est naturel de se projeter dans un avenir
    Il est de la condition humaine en général, de se projeter dans un avenir meilleur pour soi comme aussi pour les autres. Nous trouvons cela dans tous les discours des responsables et cela dans n’importe quelle société. Comme dit le proverbe : « C’est l’espoir qui fait vivre ». La vision pessimiste de demain n’est souvent qu’un artifice qui dit non ce qu’on craint, mais ce que nous nommons afin que cela n’arrive pas. Demain s’inscrit sur le registre de l’espoir. C’est un des paradoxes de la vie. En effet la vie se situe dans l’instant qui nous est donné, mais elle se vit aussi dans la durée, celle-ci, si elle nous dépasse, fait partie intégrante de ma vie. Ce paradoxe est constitutif de toute vie. Il est vrai que seul le présent m’appartient, le passé ne m’appartient plus sauf dans une mémoire qui engrange les bons et les mauvais moments, les habitudes de penser et d’action ; et l’avenir ne m’appartient pas encore sauf à la fois dans ce que j’ai engrangé en moi et qui va peser en bien ou en mal sur demain et aussi dans un désir qui ouvre un avenir.
    Ce que je suis aujourd’hui, avec tout ce qui m’a été donné sans choix de ma part mais aussi avec tout ce que j’ai décidé et qui m’ont façonné, ce que je suis aujourd’hui va peser sur ce que je vais vivre demain. Certes je ne suis pas maître de la plupart des événements qui vont m’advenir, mais cependant ce que je suis et ce que j’ai pu faire de moi vont peser sur la façon dont je vais réagir aux événements heureux ou douloureux qui vont percuter mon existence.
    D’autre part, le demain de ma vie est éclairé pour une part par le désir qui m’habite et qui va orienter ce que je peux faire ou vivre. Qu’est-ce que le désir ? C’est appréhender une chose, un événement comme agréable dans le plaisir que cela procure mais aussi dans la capacité à me construire selon l’idéal que je me suis forgé. Le désir est subjectif en ce sens que de lui-même il ne pourra rien obtenir si le « moi », le « je » ne se met pas en mouvement et ne prend pas les moyens indispensables pour obtenir ce qu’il désire. C’est ainsi que la réalisation d’un désir, qui habite en moi comme un espoir, n’a aucune chance de se réaliser s’il n’est pas mis en oeuvre, avec toute la ténacité d’un réel vouloir, ce qui peut permettre la réalisation de mon espoir, de mon désir.

    Toutefois, malgré la volonté de tout mettre en oeuvre afin de réaliser son espoir, nous savons qu’un grand nombre de paramètres échappent à notre volonté. En effet, quand nous disons que l’avenir ne nous appartient pas encore, c’est que le déroulement de ma vie se fait dans un environnement dont je ne suis pas maître. Cet environnement est fait déjà de tous ceux qui me sont proches, de l’évolution d’une société qui est plus grande que moi et dont je ne maîtrise pas les bouleversements. Mais cet environnement est fait aussi de circonstances imprévues comme une maladie, un accident, un échec, qui vont toucher ma personne ou ceux qui me sont chers, ou encore un bouleversement de la nature détruisant ce que j’ai eu tant de mal à construire, toutes choses qui ne dépendent pas d’un choix humain.
    Faut-il donc dire que mon avenir est totalement imprévisible ? On parle parfois du « destin », du « fatum », de la fatalité, ce que je ne peux pas éviter ; on parle aussi de « destinée ». C’est ainsi que se pose pour le croyant la question : ma vie est-elle prédéterminée, c’est-à-dire est-ce que ma vie est programmée à l’avance par je ne sais quel dieu ? Y a-t-il une « prédestination » pour chacun d’entre nous ?
    On pourrait le penser à partir de ce qu’on appelle une « vocation ». Marie ou Jean-Baptiste, Pierre ou Judas sont-ils prédestinés à mener leur vie selon un plan prédéterminé par Dieu ? Si on comprend cela comme une aventure humaine fixée d’avance sans participation de l’intéressé, c’est totalement contraire à toute la Révélation chrétienne. En effet, à tout appel quel qu’il soit doit correspondre une réponse libre ; autrement nous ne sommes que des pions sur un échiquier, les jouets d’une puissance extérieure ; nous perdrions toute responsabilité qui est un des éléments majeurs de la dignité humaine.
    Il convient donc de récuser le terme de prédestination tout en reconnaissant que nos vies peuvent être orientés par des demandes, par des appels, par des circonstances qui peuvent engager la totalité de l’existence.

2- Devant l’avenir, importance de la confiance    
    Revenons à ce que je disais tout à l’heure concernant notre avenir « qui ne m’appartient pas encore sauf à la fois dans ce que j’ai engrangé en moi et qui va peser en bien ou en mal sur demain et aussi dans un désir qui ouvre un avenir ». 
    « Ce que j’ai engrangé en moi » : je regarde l’avenir chargé de tout ce que je suis aujourd’hui. Ce que je suis aujourd’hui est fait de tout ce qui m’a marqué, ce que j’ai vécu en joie comme en souffrance. Tous les événements qui ont marqué ma vie, tout ce que j’ai voulu, accepté, refusé, tout ce que par faiblesse ou lâcheté j’ai laissé toucher ma vie et la blesser comme aussi tout ce qui m’a construit dans le don de moi-même et la générosité de ma vie, tout cela est présent non seulement dans ma mémoire, mais dans ce que je suis aujourd’hui, dans ce qui habite ma pensée, dans ce qui provoque mes réactions. Je suis ce mélange de sentiments, d’émotions, de désirs, de volonté et de faiblesse qui me caractérisent aujourd’hui, même si certains aspects de ma vie passée m’ont plus marqué que d’autres et même si mon inconscient garde la marque d’événements que j’ai voulu ou que de fait j’ai oubliés.
    Je suis « moi » aujourd’hui avec tout le positif et le négatif de ma vie passée, mais aussi habité par un désir qui déborde les conclusions de mon passé car le désir ouvre un avenir. Nous avons dit que ce désir consiste à appréhender des choses qui sont agréables, que je considère comme importantes pour la construction de ma vie. C’est ainsi que le désir est la projection d’un certain idéal de vie. Toutefois l’idéal ne doit pas être imaginaire, ce désir n’a de sens que réaliste. Le réel est un élément essentiel à la projection de mon désir. En effet le réel inscrit le désir dans une fourchette raisonnable. Il convient d’entendre ce terme de raisonnable non selon la seule logique humaine, mais au sens où raisonnable s’inscrit dans un possible humain en donnant à l’humain toute sa dimension, non seulement matérielle mais spirituelle et, pour le croyant, de foi, de confiance.
    La confiance est un élément constitutif de l’espoir. La confiance est sans doute l’attitude la plus humaine et la plus divine qui soit. La plus divine, car le premier Dieu me fait confiance. Dieu croit en nous bien plus profondément que nous ne pouvons croire en lui. En se faisant homme, Dieu a montré une confiance extraordinaire en l’homme tout en prenant le risque de n’être pas compris et d’être rejeté. Dans toutes ses rencontres sur les routes de Galilée ou de Judée, Jésus n’a cessé de faire confiance que ce soit dans le choix de ses apôtres, appelant aussi bien Pierre que Judas, confiance vis à vis des publicains et des pécheurs comme Zachée : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison » (Lc 19, 5) , ou devant la femme adultère : «Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus » (Jn 8, 11), et même vis à vis de Judas qu’il appelle son ami au moment de l’arrestation : «  Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le ! » (Mt 26, 50).
    La confiance est aussi la démarche fondamentale de toute vie humaine. Sans confiance la vie humaine est impossible. Même dans les plus petites choses, nous avons besoin de faire confiance, confiance que ce qui nous entoure est solide, confiance dans tous les produits qui nous sont proposés et qui nous font vivre. La confiance est exigée à tout moment mais en particulier pour ce qui touche à l’amour vrai. Sans confiance aucune relation aimante ne peut exister. Seule la confiance va permettre de durer dans une relation aimante ; seule la confiance ouvre l’avenir.
    La confiance nous situe dans une paix intérieure profonde. Seule la personne qui est dans la confiance trouve la paix ; la méfiance introduit un conflit intérieur qui déstabilise. Mais comment garder confiance ? La confiance n’a rien à voir avec l’optimisme, c’est à la fois une décision de notre liberté et un abandon à la personne qu’on aime.
    La confiance apporte la joie. C’est bien ce qui est exprimé dans le grand récit de cette manifestation de Jésus ressuscité aux apôtres quand Thomas se trouve présent ; Jésus affirme : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ». C’est ce bonheur qui est offert à celui qui sait faire confiance. Nous pensons parfois que les apôtres avaient de la chance de voir avec leurs yeux le Seigneur Jésus ; je pense le contraire car c’est finalement ce qu’ils n’ont pas vu de leurs yeux de chair qui les a transformés ; ils avaient vu Jésus de leurs yeux de chair et ils l’avaient abandonné au jardin de Gethsémani, mais quand ils ne l’ont vu qu’avec les yeux du coeur, dans la confiance, ils ont cru en l’avenir et ils ont été jusqu’à donner leur vie pour Jésus. 
    Ainsi il y a un lien très fort entre la confiance et l’espoir ces deux attitudes intérieures qui ouvrent un avenir. 
    La confiance primordiale qui sous-tend toute espérance est la confiance en la vie, en la puissance de la vie. Je connaissais une personne qui en se réveillant chaque matin disait merci à Dieu d’être encore vivante. Même si pour certains la vie est trop difficile, il reste qu’elle est le bien le plus précieux et c’est encore la vie que nous recherchons même dans les choix les plus destructeurs. La puissance de la vie se vérifie en particulier dans deux domaines : d’une part dans la naissance d’un petit homme. Chaque naissance provoque l’émerveillement de tous ceux qui en sont ls témoins. Mais aussi dans la prodigieuse effervescence de la nature.
    Enfin dernière réflexion : qu’est-ce qui m’intéresse dans l’avenir, qu’est-ce qui me fait avancer ? J’ai envie de développer plusieurs éléments : ce qui m’intéresse c’est la construction d’un monde meilleur et aussi la construction de mon être personnel, travailler à mon accomplissement. Si j’ai encore quelques possibilités je souhaite travailler modestement à construire un monde plus fraternel ; c’est le sens de mes engagements en particulier dans mon association « Communautés-Échanges » qui cherche à provoquer des échanges entre cultures différentes en vue de rapprocher les hommes différents mais qui peuvent apporter de précieuses richesses à l 'ensemble de l’humanité. Quant à travailler à mon « accomplissement » c’est un travail spirituel qui est le fait et de ma disponibilité et de l’Esprit Saint. Il suppose l’accueil de la vérité sur soi-même et l’ouverture au changement possible.

3- Espoir et espérance chrétienne
    Je conclurai cette première approche sur l’espérance en montrant la différence entre l’espoir ou espérance humaine et l’espérance chrétienne, l’espérance du disciple de Jésus. Ces deux termes « espoir » et « espérance chrétienne » sont très différents, même si le même verbe « espérer » est utilisé à propos de ces deux termes. Dans le langage courant, on emploie souvent les deux mots « espoir » et « espérance » indifféremment. Cependant, dans un regard de foi nous employons le mot espérance dans un sens très différent du langage habituel.
    L’espoir est une hypothèse heureuse, mais je ne suis pas maître de sa réalisation car celle-ci dépend d’une quantité de paramètres qui m’échappent pour la plupart. J’espère réussir cet examen ; j’ai un bon espoir car j’ai bien travaillé pour cela et jusqu’ici les résultats sont satisfaisants. Toutefois il y a d’autres paramètres qui ne dépendent pas de moi comme ma forme physique au jour de l’examen, le choix des sujets imposés, si c’est un concours la présence de candidats meilleurs que moi etc. Il y a de sérieuses probabilités que je sois reçu mais le résultat n’est pas certain. Si cela arrive, tant mieux mais le contraire peut advenir, et dans ce cas, je suis « déçu ». La satisfaction comme la déception peuvent arriver. L’espoir quant à sa réalisation relève d’un calcul des probabilités.
    L’espérance chrétienne est d’un tout autre ordre. Elle n’est pas l’attente hypothétique d’un résultat, mais une certitude car cette espérance ne concerne pas la réalisation d’un projet, mais elle concerne une personne, quelqu’un, dont la présence aimante est pour moi une certitude que rien ne peut entamer. Je suis certain dans la foi que Dieu est présent dans ma vie et que cette présence m’accompagnera quelles que soient les circonstances heureuses ou douloureuses qui m’atteindront. Quand il s’agit de la présence aimante de Dieu lui-même, on peut tenir debout quelles que soient les circonstances favorables ou pénibles de la vie.
    Enfin, mais je reviendrais sur cette belle certitude de notre foi : mon espérance se fonde sur l’espérance de Dieu pour moi ; Dieu espère en moi, Dieu croit en moi et cette espérance de Dieu peut seule me donner cette confiance en moi qui me projette dans un avenir de vie, en ce Dieu qui est l’amour même.
    Nous voyons et nous aurons l’occasion de développer cet aspect constitutif de notre espérance.

Publié dans Conférences

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