Retraite diacres 2017 4ème exposé

Publié le par Père Maurice Fourmond

La prière

    Mettre le Christ au coeur de notre vie, c’est, à son exemple, vivre une relation aimante et vraie avec Dieu. Un des moyens privilégiés pour vivre cette relation est le moment de la prière. Je voudrais partager avec vous quelques convictions sur ces aspect vital de notre foi.

1- La prière n'est pas un acte isolé. 
a) La prière est le moment privilégié d'une relation, mais celle-ci a de multiples composantes dans la vie quotidienne. De la même manière qu'un moment de communion ou d'échange entre deux personnes qui s'aiment n'est que l'expression privilégiée d'une préoccupation constante du coeur et de l’esprit ainsi en est-il de la prière, moment privilégié de ce qui habite constamment notre coeur et notre esprit. Ces moments privilégiés n'auraient aucun sens s'ils n'étaient le point de départ ou l'expression d'un vécu, comme inversement, l'attention intérieure quotidienne appelle ces moments plus intenses où cette attention trouvera un accomplissement et un encouragement.

 
On ne peut pas opposer les moments de prière à la relation quotidienne, le "vivre avec" Dieu. Ils sont inséparables et s'appellent mutuellement au point que si l'un des deux manque, il est certain que l'autre ne tardera pas à se détériorer et à disparaître. 


De même qu'il y a le quotidien de l'amour et les moments privilégiés de l'amour, mais c'est le même amour, de même il y a le quotidien de la prière comme relation permanente avec Dieu, et les moments privilégiés de la prière, mais c'est la même prière. Et c'est pourquoi on utilise le même mot de prière pour désigner la présence quotidienne à Dieu à travers les multiples actions de la vie et le temps où on se tient expressément et gratuitement devant lui. C'est ainsi que l'on trouve dans les écritures l'exigence paradoxale de "prier sans cesse" (1 Thes 5,17) et aussi de se retirer à l'écart pour prier (Matthieu 6,6). Quand on dit que "tout est prière", il faut bien se garder de confondre les deux exigences, l'une ne va pas sans l'autre, mais elles sont différentes. C'est le même mot qui désigne la relation avec Dieu, car il s'agit toujours d'être en relation avec le Seigneur, mais autre est cette relation qui consiste à vivre dans le regard aimant de Dieu, et autres sont les moments où cette relation prend le temps de se dire. 

 

b) Avant d'aborder la prière comme moment privilégié, je voudrais dire un mot de ce "prier sans cesse" dont nous parle saint Paul. On pourrait dire qu'il est le fruit d'une foi vivante. Ce "prier sans cesse" correspond à une réalité spirituelle qui se dit : "être habité par l'Esprit de Dieu". Il est l'affleurement constant de cette présence amoureuse dans le déroulement banal de la vie quotidienne. Il est comme cette présence joyeuse qui perce à tout moment rappelant sans cesse ce lien amoureux qui nous comble. C'est bien ce qu'expérimentent les amoureux qui sont habités par leur amour lequel est, en eux, comme un fond de joie qui transparaît sans cesse, en un éclair, provoqué par telle parole, telle pensée, tel événement apparemment fort éloigné de celui ou celle qui est aimé. 


Le « prier sans cesse » est donc cette pression intérieure qui est, non pas d'abord de l'ordre de la sensibilité, mais de l'ordre de la foi, et qui nous fait vivre différemment. C'est cette habitation de l'Esprit auquel on se réfère souvent et particulièrement dans les moments délicats ou heureux. Les oraisons jaculatoires ne sont pas autre chose que ces mouvements spontanés ou nous mettons tel ou tel événement qu'on est en train de vivre sous le regard de celui qui est notre bien-aimé. 


Le " prier sans cesse" est de l'ordre d'une vie habitée par l'amour de Dieu. Il ne s'agit pas d'interrompre nos occupations afin d'avoir une pensée pour Dieu, il s'agit de vivre, habité intérieurement par ce lien très fort avec Dieu qui fera naître spontanément ce clin d'oeil significatif de la présence profonde. 

2- Le mouvement profond de la prière. 
Bien souvent nous entendons dire, où nous disons nous-mêmes, « je ne sais pas prier », où « je n'arrive pas à prier ». C'est que nous confondons la prière avec notre manière de la concevoir et de la vivre. C'est ainsi, pour ne donner qu'un exemple, que des personnes âgées n'ayant plus les mêmes possibilités au niveau de la concentration ou au niveau de la mémoire, ont l'impression douloureuse de ne plus savoir prier, prenant comme référence une époque de leur vie où, pensent-elles, leurs prières étaient plus faciles. De même, nous confondons souvent la prière elle-même et les conditions de la prière ; ainsi je ne suis pas nécessairement dans la prière parce que je me mets à genoux, que je viens à l’église ou que j'ouvre ma bible. 
Quel est donc le mouvement profond de la prière ? Je voudrais essayer de dire ce que je crois être la prière au sens le plus fort sans pour autant penser que si, comme c'est le cas la plupart du temps, je n'atteins pas cette profondeur, ma prière est nulle et sans valeur. 

a) Si nous pensons que la prière est un moment d'intimité avec Dieu, comme on ne peut approcher l'intimité de Dieu que dans la foi et que la foi est une grâce, il faut dire que c'est Dieu qui a l'initiative de notre prière, qu'il en est, si je peux dire, la cheville ouvrière. La prière est fondamentalement l'oeuvre de l'Esprit. Comment ? 


L’Esprit nous remodèle afin de nous rendre à nous-mêmes, de nous restituer à notre orientation première, selon le projet d'amour de Dieu. Au point de départ de toute prière, il y a une oeuvre de re-création. L'action de l'Esprit au principe de la prière est une action purificatrice et re-créatrice, une opération de dé-connaissance et de re-connaissance. Apparemment "déstabilisatrice", l'action de l'Esprit est "reconstructrice". De même qu'à l'origine de la création l'Esprit, nous dit la Genèse, organise le chaos en vue d'un éveil de l'homme, ainsi la prière est d'abord cette oeuvre organisatrice de l'Esprit Saint en nous, en vue de l'éveil de ce que nous sommes vraiment pour Dieu. Marcel Légaut écrivait : "gros d'une grandeur potentielle illimitée, le monde des profondeurs de l'homme est le chaos que l'Esprit n'a pas encore ordonné en vue d'un devenir qui lui donne sens". ("Un homme de foi et son église", page 128). Ainsi le premier moment de la prière est cette recréation intérieure opéré par l'Esprit Saint, organisant le chaos de notre vie selon la nouvelle création où nous sommes fils avec le Fils. C'est la condition première, car il n'y a de partage d'intimité avec Dieu que si nous sommes reconstituées fils, fille, avec le Fils unique Jésus Christ. 


Une réflexion trouvée dans la revue "Prier" exprime bien cet aspect primordial de la prière : "le temps de la prière, c'est le temps où Dieu nous refait un visage. Les obstacles de la route et les échecs nous font oublier la grandeur d'où nous venons. Prier, c'est retourner aux origines, car, tournés vers Dieu, nous retrouverons notre beauté". 


Quelle est notre part dans cette action première de l'Esprit ? Je crois qu'elle est essentiellement un acte d'humilité. Reconnaître à la fois notre grandeur, l'appel amoureux de Dieu et, en même temps, et donc paisiblement, notre faiblesse, le désordre qui brouille notre visage et nous empêche de nous reconnaître enfants de Dieu dans le miroir de l'amour du Père. Il s'agit donc d'abandonner nos défenses, nos illusions sur ce que nous croyons être, tout autant d'ailleurs dans un sens flatteur que dans le sens contraire d'une déconsidération de soi-même. Il s'agit d'accepter d'être enseigné par l'Esprit, en reconnaissant que nous savons mal qui nous sommes. 

b) Le second moment de la prière est aussi l'oeuvre de l'Esprit. La recomposition de notre visage et de notre coeur de fils, de fille, la communion opérée par l'Esprit avec Jésus le Fils bien-aimé, l'organisation intérieure où tout se relie pour être image de l'image, vont faire naître en nous le mot même qui exprime qui nous sommes vraiment devant Dieu et pour lui, et ce mot est le mot "Père". 


C'était le mot qui inaugure toutes les prières de Jésus. "Je te loue Père de ce que tu as caché cela aux sages et aux savants" (Matthieu 11,25). "Après avoir ainsi parlé , Jésus leva les yeux au ciel et dit : Père, l'heure est venue" (Jean 17, 1). À Gethsémani Jésus priait disant "Père, s'il est possible..." (Matthieu 26,38). "Père, pardonne leur" (Luc 23,34). Et sa dernière prière sur la croix : "Père, entre tes mains je remets mon esprit" (Luc 23,46). C'est le mot essentiel qui nous place avec justesse dans notre relation à Dieu et même , avec le Christ, à l'intérieur de la vie intime de Dieu. C'est vraiment ma parole, mais rendue possible par l'action de Dieu même, me remodelant à l'image de son Fils. Ainsi le second temps de la prière, c'est mon élan vers Dieu, où je le reconnais et où je me reconnais dans la lumière de cette vérité éblouissante : je suis ton fils, ta fille et tu es mon Père. Dans cet élan, tout converge vers ce point ultime où prend source tout amour et toute vie, ma vie. À ce moment de ma prière, je deviens, en Jésus le Fils bien-aimé, pur accueil de la tendresse de Dieu. 

c) Et c'est alors que ce nom prononcé à la fois par l'Esprit de Jésus et par nous-mêmes va rencontrer les bras ouverts de Dieu, l'infini capacité d'aimer qu'il est lui-même, présent au coeur de notre coeur. Et cette rencontre irradie tout notre être, en une communion bienheureuse. 


Il n'y a pas alors besoin de mots, tant cette communion est juste. L’amour silencieux de Dieu qui se dit dans la prière rencontre notre amour silencieux pour lui. Nous ne sommes pas transformés au sens où nous ne serions plus les mêmes ; au contraire, la réalité de notre existence avec ses difficultés, ses limites, ses épreuves, ses aspirations, ses désirs, ses espoirs... devient plus limpide et trouve son véritable sens dans la réalité plus profonde encore de notre être devant et pour Dieu. 


Dans cette communion "juste" avec notre Père, les choses prennent leur juste place, c'est pourquoi la prière est source de paix, non pas qu'elle supprime l'angoisse, l'appréhension face à des souffrances, des difficultés, mais celles-ci sont précédées et portées par une relation intime où nous trouvons un sens dernier de vie et d'amour. 

d) On voit que la dimension trinitaire de notre prière n'est nullement accessoire ; elle est au fondement même de toute prière chrétienne. Dans notre prière, nous sommes situés au coeur de la vie trinitaire en ce sens que nous participons à cet échange d’amour entre le Père et le Fils dans l’Esprit. C’est le caractère intime de la prière qui nous place au coeur de la vie divine.  On voit bien comme elle se vit dans le grand mouvement priant où l'Esprit de Dieu nous conforme au Fils, et ainsi nous donne accès à la rencontre du Père dans le don prodigieux de son amour. 

e) Enfin il faut dire que si je crois vraiment que cette description est bien le mouvement le plus profond de la prière chrétienne, sa réalisation est, la plupart du temps, partielle et imparfaite. Notre prière n'en est pas moins authentique, même si elle aspire à ces moments particulièrement privilégiés et lumineux qui peuvent éclairer longtemps un quotidien assez misérable. 

3- Les médiations nécessaires.
"Dieu, personne ne l'a jamais vu, le Fils, lui, nous l'a fait connaître » Jn 1, 18. La loi de l'incarnation n'est pas un moment particulier dans l'histoire des relations entre Dieu et l'homme, elle est la loi fondamentale qui caractérise toute relation avec Dieu. L'incarnation ne fait qu'exprimer la radicale nécessité de passer par des médiations adaptées à notre condition humaine pour rejoindre, ou plutôt se laisser rejoindre par Dieu. 


Parler de médiation, ce n'est pas nier la vérité d'une relation à Dieu, c'est l'affecter d'une note relative, c'est admettre que nous ne pouvons pas "toucher" Dieu sinon en passant par des intermédiaires qui vont nous rapprocher de lui. Même l'extase des mystiques non seulement ne peut être décrite qu’à travers des mots, des images, des comparaisons imparfaites, mais la réalité même de la communion intime va nous rejoindre à travers des sentiments, des impressions qui sont de l'ordre humain sensible. 
Nous disions il y a un instant, il s'agit moins de rejoindre Dieu que de se laisser rejoind

re par lui ; il s'agit moins de se mettre en présence de Dieu que de laisser Dieu se rendre présent à nous-mêmes, à notre personne. Les médiations que nous pouvons prendre dans notre prière sont comme les chemins sur lesquels Dieu marche à notre rencontre. Ces chemins jouent un rôle sacramentel, c'est-à-dire qu'ils sont ces médiations, ces signes sensibles à travers lesquels Dieu se donne, Dieu nous rejoint. 


Qui peut être chemin sur lequel Dieu nous rejoindra pour un moment d'intimité ? Je crois que, dans la ligne de l'incarnation, ce sera tout ce qui est porteur de Jésus Christ, c’est-à-dire tout ce qui est sacramentel, sa Parole, ses frères, son action dans nos vies, telle parole et bien sûr les sacrements de l'Église.

 
Ainsi, pour entrer en prière et laisser Dieu me rejoindre, je vais découvrir sa présence et son amour dans le concret de l'existence. C'est ainsi que la prière commence par un certain "travail". Il s'agira par exemple de mâcher longuement un texte d'écriture afin de permettre à l'Esprit de me rejoindre à travers ce texte. Il s'agira de relire ma journée afin d'y déchiffrer l'amour de Dieu pour tous mes frères et de rejoindre mon Dieu dans son regard de tendresse. Il s'agira de laisser apparaître en moi ma peine ou ma honte, non pas pour m'y complaire, mais pour y trouver Dieu partageant cette peine ou me regardant avec miséricorde. Il s'agira de lire au relire tel passage où un frère a su exprimer quelque chose de fort et de profond qui me touche et là, y reconnaître comme un appel discret qui vient de Dieu lui-même. 


Les références concrètes où Dieu est présent sont comme des miroirs qui me renvoient l'image de Dieu et le rendent présent à ma vie. Dans une lumière progressive, mon frère laisse apparaître Dieu, source de toute fraternité, telle parole et particulièrement la bible, en disant quelque chose de Dieu, le rend présent à mon esprit et à mon coeur ; tel événement marqué par un manque ou au contraire un bonheur, renvoie à celui qui ne me manquera jamais et peut seul me combler de bonheur. 


Ces médiations sont déjà de la prière, mais elles sont aussi et surtout chemins pour une rencontre vivante avec mon Dieu. Dieu est déjà là se révélant à moi, mais il me reste encore à m'en remettre à lui comme un fils tendrement aimé.

4- Prière personnelle et prière communautaire. 
Nous sommes à la fois uniques dans notre relation à Dieu et membres d’un corps, le corps du Christ. C’est ainsi que notre prière prendra cette double forme d’une prière personnelle, où la relation à Dieu s’exprime en “je” et “tu”, et aussi une prière communautaire où le relation s’exprime en “nous” et “tu”.


Mais ces deux prières ne sont jamais séparées et lorsque je prie seul, dans le secret mon Père des cieux, ma prière est soutenue, fortifiée, enrichie par la prière de tous mes frères qui, mystérieusement, accompagnent le mouvement de mon coeur. Et inversement, quand je suis avec des frères et des soeurs et que ma voix s’unit à la voix des autres pour faire monter vers Dieu la louange, le chant de la communauté est en vérité “ma” prière : lorsque le prêtre préside l’eucharistie et offre le pain et le vin consacrés, c’est aussi “moi” qui présente au Père l’amour de son Fils.


On a dit que la prière était la respiration de l’âme. Je crois qu’on voulait ainsi signifier plusieurs vérités. D’une part le caractère vital de la prière aussi nécessaire à la vie spirituelle que la respiration peut l’être à l’oxygénation et donc à la vie du corps. Cette comparaison veut aussi marquer l’aspect permanent ; la prière n’est pas un secteur limité, il n’y a pas de vacances pour la prière comme il serait ridicule de penser qu’on peut aimer quelqu’un à certains moments et pas à d’autres u qu’on pourrait respirer à certains moments et pas à d’autres. Enfin il y a un troisième aspect intéressant de la comparaison avec la respiration, c’est le rythme. Le rythme est structurant, il assure une certaine stabilité à la vie. Certes il faut inclure la spontanéité, l’intuition, mais la régularité est aussi un élément important pour tenir en particulier lorsque nous manquons de désir ; le rythme, la régularité est un élément de la fidélité répondant à la fidélité de Dieu.

Conclusion. 
J'ai bien conscience d'avoir dit bien peu de choses sur la prière, d'autant que l'expérience est incomparablement plus importante que tous les discours. Seule l'expérience de la prière peut nous apprendre ce qu'est la prière. Comme la sainteté, elle n'exige aucun préalable autre que le désir de mettre ma vie avec amour devant le Dieu de Jésus, devant mon Père qui vient vers moi, qui est déjà à ma porte et qui frappe, qui est déjà au coeur de moi-même. Il s'agit de laisser apparaître en moi ce Dieu d'amour qui, par son Esprit, me recompose un visage de fils, de file et me permet de dire "Père". Dans ce mot, nous exprimons tout ce que nous sommes, nos désirs et nos peurs, notre allégresse et notre souffrance, et nous retrouvons à la fois qui nous sommes et pour qui nous sommes faits. 


Ainsi la prière est le lieu symbolique où se révèle notre destin. Elle est le lieu où je prends conscience de ma véritable identité, de mon véritable nom, ce nom caché, gravé sur la pierre blanche de l'Apocalypse (2, 17). Elle est le lieu où je prends conscience de mon véritable destin qui est la construction de relations aimantes en Dieu, en lui, avec tous mes frères. La prière est donc essentielle pour accueillir l'appel à la vie, à la vie éternelle. Relisons le dernier chapitre de l'apocalypse : "l'Esprit et l’Épouse disent : viens ! Que celui qui entend dise : viens ! Que celui qui a soif vienne, que celui qui le veut reçoivent de l'eau vive gratuitement".. (Apocalypse 22 , 17). 

Publié dans Conférences

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article